Cette première partie en est une de survol de l’enseignement du Bouddha, en relation avec notre vie de tous les jours. Elle sera composée d’une douzaine de courts chapitres, chacun pouvant être lu en 5 minutes. On n’aura qu’à cliquer sur le titre de chaque chapitre pour en voir apparaitre le contenu. Naturellement, comme il s’agit d’un livre « collaboratif », tous les commentaires sont importants et bienvenus.

(Vous n’avez qu’à cliquer sur le titre du chapitre ou sur le petit signe « + », à droite.)

Le bouddhisme, c’est quoi exactement ?

Religion ? Philosophie ? Science ? Éthique ?

La réponse à ces interrogations dépend le plus souvent de celui ou de celle à qui on pose la question, certains auteurs et enseignants des plus respectés n’hésitant pas à utiliser le mot religion, tandis que d’autres parleront de philosophie, et d’autres, d’une science de l’esprit et de la matière. On en rencontre même qui n’hésitent pas à passer d’une désignation à l’autre avec la plus grande facilité.

La raison est simple : le bouddhisme est avant tout une pratique. On pourrait dire que le bouddhisme est ce qu’on en fait.

Avant d’aller plus loin, il convient de préciser que le mot bouddhisme n’est apparu que récemment, et que le Bouddha n’a « fondé » ni religion ni une quelconque école philosophique.

Comme le bouddhisme inclut également dans son étude de l’existence, l’image du monde que nous donne la connaissance scientifique, il présente un système complet et vérifiable de pensée, et donc de conduite morale. On pourrait également dire que le bouddhisme est un système de philosophie coordonné avec un code de moralité, physique et mental.

C’est peut-être dans le mot vérifiable que se manifeste le caractère remarquable et unique du bouddhisme, car tout ce qui est observable dans la nature s’inscrit logiquement dans l’interprétation bouddhiste de l’univers, sans jamais y rencontrer la moindre contradiction.

Qu’est-ce que tout cela veut dire pour vous et moi, et en quoi tous ces mots peuvent-ils nous affecter ?

Lorsqu’on lui demandait en quoi consiste son enseignement, le Bouddha répondait invariablement : « J’enseigne la souffrance et l’affranchissement de la souffrance », car son objectif n’était que d’aider les gens à se libérer de tous leurs problèmes, de toute leur misère et de tous leurs maux. Rien d’autre.

Comme pour la procédure médicale, son approche a toujours été essentiellement thérapeutique : poser un diagnostic, en trouver la cause, établir un pronostic et prescrire un traitement.

En médecine cependant, le rôle du patient est plutôt passif, se limitant à suivre fidèlement le traitement prescrit, ayant laissé au thérapeute le soin du diagnostic, de la détermination de la cause, du pronostic et du choix du traitement.

Le Bouddha procède différemment, car il octroie un rôle plus actif au patient, celui-ci devenant un pratiquant qui contribue activement au diagnostic et à l’identification de la cause. En fait, c’est la fidélité et l’ardeur avec laquelle le pratiquant suit le traitement prescrit qui l’aidera à comprendre la nature de son mal, à en trouver la véritable cause et à s’en libérer. Le patient est le seul qui détient le pouvoir et la responsabilité d’éliminer la source de son mal… en l’abandonnant. En y renonçant.

Lors d’un discours au peuple Kalama, le Bouddha recommanda d’utiliser son enseignement de manière intelligente et constructive, et de ne suivre personne aveuglément sans un examen critique.

Ne vous basez pas sur ce qui a été acquis à l’avoir entendu souvent, ni sur la tradition, ni sur la rumeur, ni sur ce qui se trouve dans une écriture, ni sur des opinions, ni sur un axiome, ni sur un raisonnement habile, ni sur un parti pris en faveur d’un concept qui a été réfléchi, ni sur les capacités apparentes d’un autre, ni sur votre admiration pour un « maitre ». Kalamas, lorsque vous savez vous-mêmes : « Ces choses sont habiles, ces choses ne sont pas blâmables, ces choses sont louées par les sages, entreprises et observées, ces choses mènent au bien de tous et au bonheur », entrez et demeurez en elles.

En résumé, il dit que si ce que l’on « sait » ne dépend que de l’autre, alors notre « savoir » n’est rien de plus qu’une croyance, et que nous avons abdiqué toute possibilité de maitrise sur notre propre vie, et l’avons remise entre les mains d’un autre.

La foi peut être très forte, et, quand elle devient assez forte pour exclure la raison, elle devient du sectarisme, avec tous les excès dont témoigne l’histoire jusqu’à nos jours. C’est précisément le défaut de toute vision du monde entièrement établie sur la foi. Le bouddhisme ne fait pas exception. Pratiqué de cette manière, il n’est pas, comme on peut le voir aujourd’hui, exempt d’intolérance et de cruauté.

Le Bouddha nous demande trois choses : mener une vie morale, apprendre à maitriser et à contrôler notre esprit, et en déraciner toute tendance profonde à faire ce qui est susceptible de rendre malheureux.

C’est ce que nous devons vérifier dans notre vie de tous les jours, et n’en adopter la pratique que si elle mène au bien de tous, sans exception.

La commande peut sembler considérable, et elle l’est. Considérable en temps et en effort, mais l’enjeu en vaut la peine.

Le fait de la souffrance

Ça commence mal !

Vous vous êtes procuré ce livre, sans doute pour y découvrir ce quelque chose susceptible d’améliorer votre vie, et voilà qu’on commence par la souffrance. Comme la douleur physique, penser ou parler souffrance est un sujet que l’on préfère éviter. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il existe des gens tout excités d’aller chez le notaire préparer leur testament.

Mais ne vous êtes-vous pas procuré ce livre justement parce que vous souhaitez rendre votre vie meilleure ? Plus harmonieuse, plus paisible ?

N’est-il pas logique de parler de cette chose qui est dans le chemin ?

Nous vivons tous ces choses que nous ne voulons pas. L’éducation qu’on a eue (ou pas), les parents qu’on a eus (ou pas), les gens qui nous ont trahis, l’argent qu’on n’a pas, ceux qu’on a aimés et qui nous manquent, ce confinement qui n’en finit plus, et tous ces gens qui, de près ou de loin empoisonnent notre vie.

Et puis la jeunesse et la santé qui foutent le camp, remplacées par les rides, les raideurs et la maladie.

Nos vies sont parsemées de ces contrariétés quotidiennes, du simple café pas assez chaud à la rencontre du petit orteil sur le coin de la porte. De ces sollicitations téléphoniques à… (enfin, vous savez ce que je veux dire.)

« S’il n’y avait pas toutes ces choses, je serais tellement plus heureux », n’y avons-nous pas tous pensé à l’occasion ? Et, pour certains, tous les jours ?

Il ne s’agit pourtant pas de conclure que la vie est misérable et ne vaut pas d’être vécue. Ni de s’enfermer dans le déni du « la vie est belle ». Ou dans la résignation du « faut bien rire un peu ».

Reconnaissons-le : il y a un bobo quelque part. Ou pour employer cette expression de Hamlet, « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ». Cette joie à laquelle nous aspirons étant toujours en train de nous glisser entre les doigts, n’est-il pas logique de conclure que ça commence à ressembler à de la souffrance ?

Avant de rester accroché sur le mot lui-même, le déclarant trop exagéré ou « ça ne s’applique pas à moi », ne serait-il pas plus sain de ne pas nier la réalité ? Le fait de la souffrance ?

N’est-ce pas là une manière de détourner le regard ?

Et n’est-ce pas ce que l’humain fait : éviter de regarder ? Ou s’il regarde, pas trop longtemps, s’il vous plait. Ça fait déjà assez mal comme ça.

Nous nous rendons encore plus malheureux en nous rappelant combien c’était meilleur AVANT. « Avant ce foutu cancer (ou ce foutu patron), j’étais tellement bien. — Avant ces damnées raideurs… Avant cette retraite forcée… Avant le décès de ma femme… Avant cette misérable vieillesse… »

Ou nous nous réfugions dans toutes ces belles choses que la vie nous offre : un repas agréable, des amis, un bon livre, un bon job, et j’en passe.

Regardons un peu.

La souffrance n’est pas un mot en l’air : elle a une manifestation réelle, un symptôme réel.

Et c’est là que le Bouddha arrive : il déclare qu’il est parfaitement possible d’éliminer toute manifestation de souffrance, de la simple contrariété de la congestion nasale aux grandes douleurs de la séparation de ceux qu’on aime.

Il déclare aussi que toutes ces contrariétés (pour qui n’aime pas le mot « souffrance ») ont une cause, et, qu’ayant une cause, si on l’élimine, on élimine la contrariété elle-même.

Notre bon sens nous le dit, en ce qui concerne la maladie en tout cas : si on n’élimine pas la cause, les symptômes vont toujours réapparaitre.

Et pour trouver la cause, il faut examiner le malade, de manière objective, non biaisée et réaliste.

Un petit arrêt ici pour remarquer le parallèle avec les quatre phases d’une visite chez le médecin. Tout d’abord, le spécialiste compétent ne va pas nous accueillir avec une prescription déjà remplie dans la main. Il va tenter de poser un diagnostic complet et en profondeur, pour ensuite déterminer la cause (étiologie) de ces détestables symptômes qui nous ont fait prendre ce rendez-vous. Ensuite, c’est le pronostic. « C’est grave, docteur ? — Non, vous n’allez pas mourir ! » Et puis c’est la prescription du traitement.

C’est ce que le Bouddha conseille : d’abord le diagnostic. Examiner le patient. Le comprendre. Observer comment la souffrance et les contrariétés se manifestent dans sa vie. C’est-à-dire regarder comment il vit son expérience. 

Le Bouddha n’a pas offert d’idées ou de système philosophique pour expliquer le fait de la souffrance. Il a offert son enseignement, non pas comme une théorie, un dogme religieux ou un rêve de visionnaire, mais comme une vérité démontrable que chacun peut vérifier par lui-même dans sa propre vie.

Mais il y a une difficulté importante : on doit s’examiner soi-même. Personne ne peut le faire pour soi. (On le comprendra plus loin.)

Et on doit s’examiner comme un médecin nous examinerait. Avec objectivité. Un examen critique de tous les aspects de la vie de cet être vivant que nous sommes.

Comme l’enquêteur qui rassemble les morceaux et reconstitue le fil des événements qui ont mené au crime, nous enquêtons sur nous-même, à la différence près qu’il ne s’agit pas d’une investigation de ce qui s’est passé, mais de ce qui se passe au moment même de l’enquête, témoin de ce qui se passe, moment par moment, pour les mettre en relation.

Il s’agit de développer l’art de l’observation de sa propre expérience, de la laisser nous parler, pour arriver à la comprendre.

Tout l’enseignement du Bouddha vise à cette compréhension. Et la méditation est cet outil pour regarder.

Comme on regarde un étang perturbé par le vent, lorsque celui-ci se calme et que les rides disparaissent de la surface de l’eau, on peut enfin voir le reflet des arbres et des nuages. Et, à condition que l’eau soit libre de toute impureté, voir le fond.

Le mira-JE

Imaginons deux amis, qui, par une chaude journée d’été, ont pris la route en auto. Sur une longue route de campagne, loin devant eux, un mirage. (Imaginons-les ignorants du phénomène.)

— Tu fais mieux de ralentir. Y’a de l’eau devant.
— Pas de problème. Ça doit pas être profond.
— Quand même ! On sait jamais. Ralentis, j’te dis.
— Laisse-moi tranquille. Ça vient d’où, cette eau-là ?
— Y’a peut-être plu cette nuit ! Ralentis, tête dure !
— Hey ! Mêle-toi de tes affaires !

Vous devinez la suite. Nous savons tous que ce que nos deux amis ont cru être de l’eau n’était qu’une image réfléchie du ciel, causée par le jeu du soleil, de l’air froid et de l’air chaud. Une simple illusion d’optique. Pour eux, cependant, c’était vraiment de l’eau.

Cette anecdote est amusante, mais les mirages peuvent être assez cruels, surtout pour les voyageurs (ou animaux) assoiffés qui s’épuisent à chercher désespérément de l’eau dans un désert qui n’en finit plus.

Tout l’enseignement du Bouddha pour expliquer les problèmes que nous vivons gravite autour de notre croyance dur comme fer (agrippement) en l’idée d’un Je qui (comme l’apparence d’eau sur la route), n’étant pourtant qu’un simple jeu d’éléments physiques et mentaux, nous apparait comme réel et ayant une existence indépendante de ces éléments.

Il a vu le rôle de la soif (désir ardent) comme créatrice de cette perception erronée, et que toute croyance en un Je est issue de cette erreur de perception.

Tout ce que nous faisons, disons ou pensons, qui nous causent nos problèmes viennent de là.

Comme nos voyageurs qui ont perçu de l’eau, qui ont décidé que c’était vraiment de l’eau puis s’en s’ont fabriqué une dispute, nous transformons ce qui n’est qu’une simple interaction d’éléments physiques et mentaux en entité persistante et stable. Ce n’est qu’un concept issu de plusieurs éléments, mais nous en avons fait quelque chose de réel, qui a une existence indépendante. Un Je. Et nous y tenons mordicus.

Il est facile de concevoir et d’accepter que les millions de couleurs que l’œil humain peut voir soient la combinaison de seulement 3 couleurs primaires, et que, par exemple, l’existence du violet dépende de la combinaison du rouge et du bleu.

Il est aussi facile de concevoir et d’accepter qu’une automobile ne pourrait pas continuer d’exister comme automobile si on enlevait le groupe motopropulseur, le groupe électrique ou le châssis.

Mais lorsqu’il s’agit de nous, c’est une autre affaire.

Les humains désirant ardemment faire quelque chose de cette masse complexe de données qui arrivent à leur conscience s’inventent un Je, un Moi, un Mien. Nous visons ainsi dans notre propre monde, faisant de cette vue erronée, notre lieu de repos, notre principal soutien, notre point d’appui : « Il y a en moi ou dans mon corps quelque chose qui est permanent, agréable et substantiel. »

Ce concept nous procurant une grande satisfaction, il se transforme en certitude, et nous en élaborons une personnalité, dotée d’attributs personnels (mes cheveux, mes yeux, mes jambes, mon intuition, mes connaissances, mes principes, mon honnêteté, mes sentiments, mon âme, etc.). Pour chacun, cette fantaisie n’en est pas une : c’est une réalité. Un mensonge rassurant, réconfortant.

Comme Narcisse qui tombe en amour avec sa propre image, fascinés par notre construction et par le plaisir qu’elle nous procure, nous décidons que nous devons à tout prix protéger ce Moi. Au risque de perdre cette source de plaisir.

Malheureusement pour nous, le plaisir n’étant pas inclus dans le système, nous devons user d’artifices pour le générer et le maintenir. C’est ainsi que nous ce que nous faisons, disons et pensons est un flux d’actions égocentriques destinées à protéger ce Je, à le promouvoir et à lui assurer confort et plaisir.

Toutes nos misères, grandes et petites, tous nos conflits, avec nous-même ou avec les autres, ne viendraient-ils pas de là ? Se pourrait-il que cet attachement à cette image que nous nous sommes inventé en soit précisément la cause ?

Un examen sommaire du patient nous révèlera qu’au moment où nous nous laissons emporter dans un monologue intérieur comme « Pourquoi ça m’arrive à moi ? » ou bien « Faut-y être cave, me suivre d’aussi proche à cette vitesse ! » ou encore « Elle m’a fait tellement mal ! », on ne peut pas dire qu’on baigne dans le bonheur. On nagerait plutôt dans des eaux agitées. (On appelle aussi ça la roue du hamster.)

Dans ces moments-là, JE suis victime de l’injustice de la vie, JE suis celle qu’un automobiliste harcèle, JE suis celui à qui on a fait tellement de mal.

Est-ce un hasard si chaque fois que nous nous sentons mal, c’est que nous entretenons des pensées JE ? Dans ces moments, ce JE existe vraiment. Nous y croyons. (Malheur à celui qui oserait me dire que suis en pleine illusion.)

Est-ce qu’il n’y aurait pas un lien entre ce fort attachement à notre image et ce fort attachement à ces monologues, qui, une fois engagés, sont tellement difficiles à stopper ? Dans ces moments, lorsque nous sommes en pleine crise, nos freins ne fonctionnent plus.

Malheureusement, nos croyances dogmatiques et nos certitudes sont très difficiles à éradiquer, et nous ne pouvons pas arriver à nous détacher de notre image du JE par la simple force de notre volonté. Je pourrais passer des semaines à me répéter « Le JE n’existe pas ! Le JE n’existe pas ! Le JE n’existe pas ! Le JE n’existe pas ! », et finir par penser que je suis enfin arrivé à me sortir de cette illusion.

Je pourrais vivre dans cette béatitude durant un certain temps, jusqu’au prochain coin de porte sur mon petit orteil ou ma prochaine « discussion » sur les changements climatiques.

Toute cette tourmente trouvant son origine dans le fait que nous ne voyons pas les choses comme elles sont, que nous voyons de l’eau là où il n’y a qu’un mirage, nous devons commencer par remettre les choses à l’endroit. Pour y arriver, nous devons cultiver une faculté que nous possédons tous déjà, mais qui est largement sous-développée : la sagesse. Cultiver sans relâche la faculté de voir les choses telles qu’elles sont en réalité, derrière les apparences. Voir le mirage ayant l’apparence d’eau. Voir le rouge et le bleu qui font le violet.

En d’autres termes, en arrivant à voir ces éléments physiques et mentaux qui composent ce JE, et être témoins de leur interaction continuelle, nous pouvons découvrir par nous-même par quel tour de passe-passe notre esprit arrive à nous faire « voir à l’envers » et mettre fin définitivement à nos déprimes, nos rancunes, nos colères et nos angoisses.

Vipassana

La vie ne nous épargne pas. Elle n’épargne personne. C’est notre lot en tant qu’êtres vivants. De la naissance à la mort, à travers ces bons moments que nous recherchons tous, notre vie est parsemée de choses déplaisantes : personne n’est à l’abri de blessures (physiques ou mentales), de maladies, de périodes d’anxiété, de chagrin et de dépression ; nous devons nous séparer d’êtres chers, et devoir composer avec des gens qui nous déplaisent ; nous devons éventuellement nous séparer de notre jeunesse, de notre vigueur et de notre santé ; nous préférerions ne voir, n’entendre, ne goûter, ne sentir et ne toucher que des choses plaisantes, n’avoir que des pensées, des émotions, des souvenirs agréables, mais ce n’est pas toujours le cas. À tous ces maux, nous pouvons occasionnellement jouir d’une rémission, où notre vie est soudainement parfaite, mais nous savons tous que ça ne peut pas durer.

C’est notre lot. Mais est-ce vraiment le cas ?

Le Bouddha a découvert que bien qu’aucun être humain ne soit épargné de ces calamités, personne n’y est condamné à perpétuité. Au terme de 6 ans de recherche intensive, il vit que tous ces maux ont une cause — et une seule, et qu’il suffit à chacun de l’éliminer pour enfin se défaire de cette masse enchevêtrée de souffrance, et atteindre un niveau de paix et d’harmonie que rien ne peut corrompre.

Lorsqu’il tente de reconstituer les événements qui ont mené à un crime, l’enquêteur doit rassembler tous les indices qui lui permettront de remonter jusqu’à l’auteur du délit. Il ne doit rien tenir pour acquis ni ne négliger le moindre détail.

La méditation Vipassana est une technique d’investigation pour découvrir et comprendre toutes les manifestations du mal qui nous habite tous. Tandis que le détective rassemble les indices pour découvrir ce qui s’est passé, le méditant doit examiner ce qui se passe dans le présent, de moment en moment : la douleur physique du moment, ainsi que la réaction du moment ; un souvenir qui remonte, et les émotions qui en résultent. Il doit être extrêmement attentif et alerte, car la plupart de ces phénomènes sont tellement éphémères qu’il risque de ne pas les voir passer. Durant l’heure où il est assis, attentif et vigilant, il assiste à un feu roulant de doutes, d’anxiétés, de colères, d’envies, de remords et d’agitations.

Peu à peu, il comprend que tous ces éléments sans exception, du plus petit début de pensée à la rumination la plus persistante, tous ces facteurs mentaux se manifestent dans les sensations. Nous ressentons le plaisir, la colère et l’anxiété, mais nous ressentons également chacune des milliers de pensées qui défilent à notre insu chaque heure du jour.

Quelles qu’elles soient, les sensations sont les manifestations du moment présent. Les êtres vivants sont des êtres sensibles. Des êtres qui ressentent.

Vingt-quatre heures par jour, sans nous en rendre compte, nous réagissons à des millions de sensations. Assis à ma table de travail, à mon insu, des centaines de capteurs proprioceptifs sont au travail. Chacun perçoit la moindre sensation de déséquilibre, et transmet le signal au centre de commandement, qui prend aussitôt la décision de corriger ma posture, en absence de quoi le corps finirait par s’écraser sur le plancher. Et toute cette mécanique se déroule automatiquement, sans que j’en sois conscient. Je peux avoir l’impression d’être parfaitement immobile, mais cette impression est trompeuse : le corps est constamment en mouvement.

Norbert Wiener, le mathématicien de génie et philosophe qui est à l’origine de l’ordinateur et de la cybernétique a donné un bon exemple de ce mécanisme. Il a écrit que dans le simple geste d’aller saisir son cigare dans le cendrier, le bras effectue des centaines de corrections de trajectoire et de vitesse pour arriver au bon endroit. Et pour l’aller, et pour le retour.

C’est ce type d’investigation que le méditant effectue, en parcourant minutieusement tout son corps. Petit à petit, il développe une sensibilité telle qu’il peut être témoin de sensations qu’il ne percevait pas auparavant, être témoin des mouvements du corps les plus subtils, mais aussi de tous les mouvements mentaux qui les accompagnent. Il voit ainsi naitre le moindre début de pensée avant qu’elle ne prenne trop d’ampleur. Un tout début d’inquiétude avant la crise d’anxiété.

Avec l’esprit concentré et aiguisé, prenant conscience de la moindre sensation naissante, le méditant découvre qu’il existe un moment très bref où il peut stopper tout début d’agitation avant de perdre le contrôle. Stopper la roue du hamster avant qu’elle ne s’emballe. Un bref moment où il peut contempler la sensation objectivement et comprendre que ce n’est qu’une manifestation de cette loi qui nous gouverne tous : le changement. Ce moment de sagesse au cours duquel il comprend que tout ce qui existe est de nature phénoménale, c’est-à-dire qui apparait pour disparaitre aussitôt.

Au lieu de réagir, comme il l’a toujours fait durant sa vie, il demeure ainsi parfaitement serein et en paix.

Bien entendu, ces instants de sagesse heureuse sont éphémères au début, car, après tout, nous avons passé notre vie à réagir à tout ce qui nous déplaisait, qu’il s’agisse d’une odeur désagréable, d’une migraine ou d’une parole désobligeante. Cette habitude est tenace, car profondément ancrée. Une tendance profonde.

C’est le but de Vipassana : reprendre le contrôle.

On m’attaque !

Des pixels sur un écran disposés d’une certaine manière suffisent presque invariablement à nous attirer une réaction. Un courriel déplaisant ou l’annonce d’un hiver glacial, d’une augmentation des impôts ou d’une pandémie, et nous voilà tantôt insultés, tantôt déçus, en colère ou inquiets.

Qui d’entre nous n’a pas vécu une forme d’agacement lorsque sa manière de couper des légumes a été critiquée ou lorsque ses opinions politiques ont été contredites ? 

Qui ne sent pas son cœur accélérer un petit peu lorsque le véhicule qui surgit derrière est une voiture de police, ou lorsqu’il entend la tondeuse du voisin, trop tôt un dimanche matin ?

Notre quotidien est parsemé de ces contrariétés, grandes et petites, qui se mettent en travers de cet état de paix et d’harmonie durable que tous nous cherchons.

Notre esprit est ainsi constitué que tout ce que nous voyons, sentons, goûtons, entendons et touchons engendre une impression sensorielle, qui est évaluée et jugée en fonction du plaisir attendu. D’autre part, l’esprit ne fait pas la différence entre une impression actuelle ou le souvenir d’une impression. Pour cette partie de l’esprit, il ne s’agit que de stimuli.

Ainsi, ces déception, colère, inquiétude, agitation ou agacement passés se manifestent à nouveau à la simple évocation de ces événements, même s’ils datent de plusieurs années.

Pourquoi éprouvons-nous de la tristesse en pensant à un cher disparu, même si le départ date de plusieurs années, ou ressentons-nous de la colère pour du mal qu’on nous a fait il y a bien longtemps ?

Qu’il s’agisse d’un événement en cours ou du souvenir d’un événement passé, leur conscience se manifeste en sensations, et, comme les êtres vivants sont des êtres qui ressentent, toute sensation est une manifestation du moment présent.

Qu’elle soit subtile ou intense, toute sensation est un stress, un déséquilibre exigeant immédiatement une adaptation. Pour la partie inconsciente de l’organisme, il s’agit d’une agression, d’où la nécessité d’agir tout de suite. Qu’on ait affaire à une déclaration de guerre entre nations ou à un chatouillement dans l’oreille, une réponse est vue comme nécessaire et urgente.

L’esprit humain voit ainsi toute sensation déplaisante comme une attaque personnelle, et il s’est habitué à y répondre rapidement. Ce Moi que nous chérissons tant, nous ne supportons pas qu’il soit injurié, attaqué, ignoré, rejeté ou agacé. S’il nous vient l’idée de balancer l’ordinateur trop lent par la fenêtre, c’est que nous devons nous défendre. L’esprit a transformé l’innocente machine en ennemi. Il nous attaque.

Pensant que le courriel d’un ami est responsable de notre colère, nous le dénigrons et sommes peut-être tentés de l’insulter à notre tour. « Imbécile ! » C’est devenu personnel, et notre attaque est une vengeance pour le mal qu’on nous a fait. Nous vivons un moment déplaisant et le tenons responsable.

Lorsqu’ainsi nous « réagissons », nous sommes victimes d’un leurre. Victimes de notre propre ignorance.

À cette étape-ci, il est nécessaire de faire une parenthèse. Une contribution capitale du Bouddha a été la découverte de trois formes de savoir : le savoir apparent, le savoir raisonné et le savoir vécu. Pour comprendre la différence entre les trois, l’enseignant de méditation Vipassana propose une analogie. Il est l’heure du lunch. Une personne entre dans un restaurant. Elle parcourt le menu, puis sélectionne un plat qui lui parait particulièrement délicieux (c’est le savoir apparent). Regardant tout autour, elle voit des dineurs qui ont commandé la même chose, et qui semblent se régaler. « Ça doit être super bon ! », en conclut-elle (c’est le savoir raisonné). Mais elle ne sait pas encore si c’est bon ou non. Ce n’est qu’au moment d’être servie qu’elle peut décider si elle a fait un bon choix ou non (le savoir vécu). C’est sa propre sagesse.

Pour tout être humain, c’est pareil : toute connaissance véritable doit absolument passer par l’expérience vécue.

Le Bouddha nous dit que nous CROYONS réagir à ce que nous voyons, entendons, sentons, goûtons, touchons ou pensons, mais c’est une erreur : nous réagissons à une sensation, et c’est l’ignorance de ce phénomène qui est la cause de tous nos problèmes, de tous nos conflits. La bonne nouvelle est que la connaissance de la nature du phénomène nous permet de sortir des conflits.

Cette explication est, pour nous, un savoir sensoriel. Nous l’avons lue ou entendue. Un savoir par procuration.

En allant un peu plus loin, nous y réfléchissons, et, raisonnant le tout, nous concluons qu’il dit vrai et nous déclarons d’accord. C’est un savoir raisonné. Savoir important, certes, mais qui ne constitue pas encore un savoir véritable, car il se pourrait très bien que ce soit faux.

Et c’est là qu’arrive la possibilité d’un savoir véritable, celui où l’on fait l’expérience du phénomène par soi-même. De faire, par exemple, l’expérience du mécanisme du leurre, d’en être un témoin direct, afin de pouvoir dire « Ah, c’est de cette manière que mon esprit se trompe. »

Pour arriver à ce savoir véritable, le Bouddha nous a légué la méditation Vipassana.

Tout d’abord, le mot « méditation » est plutôt récent, et, il y a 2500 ans, il n’y avait pas d’équivalent dans la langue Pāli. Le mot utilisé était « bhāvanā », qui signifie développement mental. En passant, lorsque, dans le milieu, on parle de Vipassana, on y réfère comme une « technique » ou « exercices ». C’est le pendant de la culture physique : de la culture mentale.

Et le mot « vipassana » veut dire « vision intérieure » (ou « vue pénétrante ») des phénomènes qui apparaissent à chaque instant dans le corps et dans l’esprit, dans le but d’en comprendre la véritable nature, au-delà des apparences.

Par conséquent, Vipassana est une technique de développement d’une faculté qui nous permet de comprendre la vraie nature des phénomènes qui constituent l’existence. Cette faculté est appelée « sagesse » (paññā).

Pour arriver à développer cette qualité, deux conditions sont essentielles : la concentration ou l’unification de l’esprit (samādhi) et la moralité ou vertu (sīla). Si ces conditions sont absentes, il est absolument impossible de développer la sagesse. La conduite éthique est la fondation de toute pratique de l’enseignement du Bouddha, c’est-à-dire s’abstenir de toute action, physique ou verbale, susceptible d’être nuisible à soi-même ou à d’autres.

Armés de ces trois éléments, et de patience et d’ardeur, tous les êtres humains ont la possibilité de comprendre la genèse de leurs problèmes et de leur souffrance, d’en découvrir la vraie cause, pour enfin l’éliminer, et arriver à cet état de paix et d’harmonie que leur propre esprit ne pourra jamais plus corrompre.

Apparence et réalité

Assis devant le médecin, le patient décrit de son mieux les symptômes qui l’affectent, se plaignant de l’injustice qu’il subit, lui qui croyait pourtant avoir bien pris soin de sa santé. Il lui confie même les difficultés grandissantes qu’il éprouve dans ses relations avec ses proches, à cause des colères de plus en plus fréquentes qu’il leur inflige et de son état de plus en plus amer et inquiet.

Ayant réalisé que tous les médicaments qu’il a pris n’ont donné aucun résultat durable, le patient décide d’en trouver la cause, et accepte de passer tous les tests proposés par le médecin, afin d’établir une cartographie détaillée de la moindre partie de son corps.

C’est un peu ce qui nous amène un jour à considérer l’enseignement du Bouddha: fatigués d’avoir mal, et souhaitant y mettre fin.

Les causes de nos problèmes étant peut-être plus profondes que ce que tous les examens physiques et psychologiques sont capables de révéler, le Bouddha nous invite à développer les facultés qui nous permettront d’aller plus en profondeur, et faire un examen vraiment complet.

Galilée a été le premier à observer la planète Saturne en 1610 au moyen d’un télescope de sa fabrication. Celui-ci étant plutôt rudimentaire, Galilée ne vit pas les anneaux de Saturne comme ils sont réellement, mais plutôt comme deux grosses boules. Comme il était ignorant des défectuosités de son appareil, il voyait une image déformée de la réalité, ce qui lui fit conclure que Saturne comprenait deux lunes. Ce n’est que beaucoup plus tard que les progrès du télescope firent qu’on put voir les anneaux de Saturne.

L’esprit humain moyen, c’est-à-dire le mien comme le vôtre, est un ensemble d’idées reçues, de préconceptions, de concepts et d’idéologies, et facilement leurré. Sans le savoir, nous agissons dans l’obscurité de nos propres filtres, nous heurtant aux préconceptions et idéologies des autres, créant ainsi l’ensemble de tous nos propres problèmes, des conflits ordinaires aux guerres les plus meurtrières.

Notre mal vient de là.

L’objectif de la méditation d’introspection est de développer cette faculté de voir au-delà de ce qui a toujours été pour nous la seule vision de notre être, et d’en percevoir la vraie nature, dans son sens ultime. C’est la seule manière de s’ouvrir les yeux sur nos propres défectuosités, et de pouvoir corriger notre vision déformée de la réalité. N’ayant toujours regardé le monde qu’à travers nos propres filtres, nous ne pouvions pas concevoir qu’il existe une autre façon de regarder. Progressant dans cette forme de méditation, une vision plus juste s’installera, et nos « idées sur le monde » seront reconnues pour ce qu’elles sont: des concepts de notre propre fabrication.

C’est en se libérant de nos propres fabrications que la porte s’ouvre à une véritable émancipation.

La méthode est très concrète et pratique; accessible à tous. Après avoir calmé et aiguisé son esprit, le méditant apprend à parcourir la surface de son corps de manière systématique, afin d’en découvrir les multiples sensations qui s’y manifestent. Au cours de la retraite, à raison de plusieurs heures par jour de ce travail, l’esprit devient plus concentré et découvre des sensations jusque là invisibles à la conscience normale.

Au fil des séances, nous découvrons que toute sensation, aussi subtile soit-elle, génère une tension, une impulsion à « faire quelque chose », entrainant inévitablement un déséquilibre de l’esprit. Une sensation déplaisante qui persiste nous fera croire que la séance s’éternise, même après seulement 10 minutes. Au fil des secondes, on devient de plus en plus agité, se surprenant même à en vouloir à l’enseignant qui semble avoir oublié de signaler la fin de la séance.

Nous découvrons ainsi comment notre esprit est égocentrique et juge tout en fonction de son propre intérêt et confort. En d’autres mots, pour employer une expression connue « on prend tout personnel ».

Mais, lentement, très graduellement, un brin de sagesse s’installe et nous finissons par comprendre que tout ce qui se manifeste n’est qu’une simple sensation, un phénomène normal, bien réel, mais totalement impersonnel. C’est notre propre pensée qui transforme cette sensation déplaisante en souffrance personnelle, conceptualisation qui nous fait perdre l’équilibre de notre esprit.

En poursuivant l’exploration de plus en plus en profondeur, nous pouvons arriver à pénétrer le concept et découvrir que le corps n’est qu’un assemblage de quatre éléments fondamentaux qui ont eux-mêmes leur propre essence. En langage populaire, on parle de terre, air, feu et eau, mais qui sont en réalité les propriétés inhérentes à tout le monde physique (extension, mouvement, chaleur et cohésion), sans lesquelles rien ne pourrait exister.

Cette douleur au genou qui m’obsède n’est, en réalité, qu’une configuration particulière de ces 4 éléments. Un picotement sur le côté du nez en est une autre. Toute sensation n’est qu’une configuration de ces 4 éléments fondamentaux, et c’est comme ça partout sur le corps, jusque dans ses moindres parties, en surface comme en profondeur.

Petit à petit, en observant d’une manière « non personnelle » les sensations physiques, qui apparaissent et disparaissent sans cesse, nous commençons lentement à les comprendre comme de simples manifestations de changement, nous rapprochant ainsi d’une des trois vérités sur l’existence.

Cette compréhension est elle aussi un phénomène, sujette à changement, et, dans ce sens, c’est toujours à recommencer. On peut avoir un moment de sagesse pendant une seconde puis être dans l’ignorance tout de suite après, et demeurer dans cette ignorance pendant des heures, voire des jours où même des mois. C’est un peu pour ça que le cours initial de Vipassana doit durer un minimum de 10 jours, car l’apprentissage est long, et une des leçons que l’on doit apprendre est de ne rien tenir pour acquis. C’est vexant dit comme ça, mais l’être humain normal est dans un état d’aveuglement continu, et ça prend du temps pour en sortir.

La méditation Vipassana nous permet de découvrir est combien il est facile de déformer la réalité, afin de voir comme on le souhaite plutôt que voir la réalité comme elle est, et ainsi réaliser que lorsque nous nous regardons — ou que nous regardons les autres, nous voyons ce que nous voulons bien voir. Ce n’est qu’en examinant plus en profondeur que nous pouvons découvrir de quelle manière nous arrivons à produire toutes ces erreurs.

Ce n’est qu’en découvrant cette faiblesse qui est la nôtre que s’ouvre le chemin vers une relation plus harmonieuse avec nous-même, et avec l’autre.

Sans le savoir, nous avons commencé à poser un diagnostic et acquérir un aperçu de la cause, mais nous n’avons parcouru que la moitié du chemin. L’enseignement du Bouddha ne vise pas à faire de nous des experts sur la souffrance et sa cause: il vise à nous en libérer complètement.

Le chapitre suivant nous en dira plus.

Le mal et les pensées Je

Ce chapitre fait suite à Apparence et réalité

« Pourquoi devrais-je faire tout ce travail ? » — « Est-ce vraiment si nuisible, cette croyance en un Moi ? » — « Pourquoi devrais-je croire que c’est la source de tous mes problèmes ? Le Bouddha se trompe peut-être ! » — « Je ne me sens pas malheureux ! »

Voilà des considérations bien légitimes, et qui occupent l’esprit de chacun, y compris même celui de méditants aguerris. Ce doute est bien normal, car l’enjeu est de taille : fournir autant d’effort pour abandonner une manière de penser qui nous a menés jusqu’où nous sommes maintenant, malgré tous les obstacles rencontrés. Abandonner une manière de voir qui nous a donné notre personnalité, qui nous a réussi et qui a même assuré notre survie, n’est-ce pas risqué ?

Encore là, comme nous l’avons vu dans Le bouddhisme. C’est quoi, exactement ?, le Bouddha sait bien le danger que représente toute croyance aveugle, et ne nous impose jamais de le croire sur parole. Par contre, il nous met aussi en garde contre nous-même, et notre habitude à croire vrai ce qui n’est qu’une préférence en faveur d’un concept ou une opinion personnelle, ou ce qui ne résulte que d’un raisonnement habile.

Nous devons vérifier par nous-même par l’expérience directe et développer la faculté de voir ce qui est réel, c’est-à-dire de tout ce qui est obscurci par nos propres biais et nos propres concepts.

Dans l’enseignement du Bouddha, le mal est défini comme tout ce qui nous agrippe à l’illusion du Moi. C’est par cette croyance en un Moi que nous engendrons l’avidité, la convoitise, la haine, l’avarice et la rancune, en résumé, toutes ces souillures de l’esprit qui nous font mal et qui font mal aux autres. Ce sont les actions qui résultent de ces souillures qui constituent les manifestations visibles, les symptômes de ce mal.

Regardons quelques exemples de conséquences sur notre vie courante de ces illusions du Moi. Mais avant, pour nous donner un aperçu de l’origine de cette illusion du Moi, nous devons faire un petit détour et répondre à la question « Qu’est-ce qu’un être humain ? »

Pour trouver réponse, est-il prudent de se fier à ce que les philosophes, les psychologues ou les scientifiques peuvent en dire ? Dans cette multitude de théories, de concepts et de spéculations, souvent contradictoires, comment discerner le vrai du faux ? Qui dit vrai ? Comme nous l’avons vu plus haut, le Bouddha recommande que nous fassions cette enquête par nous-même, en nous exhortant à la plus grande prudence. En effet, si nous comprenons que nous analysons notre propre esprit au moyen de notre esprit, le danger saute immédiatement aux yeux. Rappelons-nous la conclusion erronée de Galilée sur la nature de la planète Saturne, dans le chapitre Apparence et réalité.

Pour produire une image juste de la nature de cet être psychophysique que nous sommes, nous devons regarder de manière différente de celle que nous connaissons depuis toujours, car c’est cette manière de voir qui est à l’origine de nos problèmes. Par conséquent, nous devons développer une très bonne concentration et une faculté inédite pour l’être humain normal : l’intuition pénétrante. On dit aussi sagacité ou perspicacité.

Lorsqu’on s’examine ainsi, ayant mis de côté tout élément discursif, nous découvrons que l’être humain, comme tout être sensible, est un assemblage de cinq éléments de base : une partie physique (évoquée dans le chapitre Apparence et réalité), et quatre parties mentales. Il y a tout d’abord les six types de conscience, c’est-à-dire la conscience visuelle, auditive, gustative, olfactive et tactile, sans oublier la conscience des pensées, des souvenirs et des émotions. Vient ensuite la perception, c’est-à-dire la faculté d’« étiqueter » pour « reconnaitre » ces données qui nous proviennent des sens, étiquettes telles que table, garçon, jaune, ciel, anxiété, jolie, éléphant, Dominique, pour n’en nommer que quelques-unes. Viennent ensuite les sensations : chaud, salé, doux, rude, tremblement, serrement de gorge, douleur, etc. Enfin, les actions, c’est-à-dire tout ce que nous pensons, disons et faisons de manière intentionnelle.

Tout le travail de méditation fera de nous des témoins directs de l’interaction de ces agrégats, assistant à la formation de cette image du Moi et de notre agrippement à l’image ainsi produite. Nous découvrons, par exemple, que ces cinq différents systèmes fonctionnent toujours ensemble, un n’existant jamais sans la présence des quatre autres. Ainsi, Vipassana nous révèle que la moindre sensation, aussi subtile et éphémère soit-elle, produit une action mentale, une impulsion à répondre à la sensation.

Cette impulsion est ce qui crée le sens du Moi, nous plongeant immédiatement dans la croyance que parce qu’il y a des pensées, des paroles et des gestes, il doit nécessairement y avoir quelqu’un qui pense, dit et agit.

Ce n’est qu’après avoir développé cette manière de regarder que nous arrivons à comprendre que ces processus fonctionnent par eux-mêmes. Sans nous. Sans le Je. En effet, nous aimerions n’avoir que des sensations plaisantes, mais les maladies, les irritations et les douleurs se manifestent sans permission. Nous voudrions n’avoir que des pensées ou des émotions agréables, mais nous savons tous que ce n’est pas le cas. Nous aimerions bien conserver notre vigueur et notre jeunesse, mais nous n’y pouvons rien.

Lorsque nous faisons le tour de ces éléments hors de notre contrôle, nous sommes forcés de le reconnaitre : il n’existe, par exemple, tout simplement pas de « Je » qui voit. Il n’y a que le fait de regarder. Un simple processus visuel. Pas de « Je » qui pense, non plus. Un simple processus de fabrication mentale.

Malgré cela, nous demeurons agrippés à ce concept du Je, avec toutes les difficultés que cet attachement nous cause.

« Je me souviens de tout le mal qu’on m’a fait », et la rancune qui en résulte provient de cette croyance qu’il y a un « Je » qui se souvient.

« Je me sens heureux », ou bien « Je me sens malheureuse » sont des illusions à propos de sensations. Il n’y a pas de Je qui ressent. Il n’y a que des sensations, impersonnelles.

« Je veux un morceau de tarte », ou « Je veux prendre » sont des illusions à propos d’impulsion. Nos nombreuses résolutions de perdre du poids en sont les victimes.

« Je ne peux pas supporter cette personne », ou « Cette personne m’énerve », ou « Je suis en colère » sont des illusions sur la haine. Il n’y a pas de « Je » qui déteste. Il n’y a que de l’aversion, un simple phénomène.

« Je ne comprends pas », ou « Je suis confus » sont des illusions sur l’ignorance. Encore là, pas de « Je » derrière la confusion. Il n’y a que de la confusion.

« Je comprends » est une illusion sur la sagesse. Lorsque nous disons avoir compris, c’est une illusion.

« Je l’envie » est une illusion sur l’envie. Pas de « Je ». Rien d’autre qu’un phénomène.

« Je veux faire ceci, voir cela, entendre cela, y aller, venir, dire, connaître, obtenir, prendre » sont des illusions sur des phénomènes comme l’impulsion, l’excitation, l’intention, la résolution, la volonté, le désir, l’envie, le souhait, le plaisir, etc.

Toutes ces pensées sont égocentriques, ce qui les rend toutes malsaines par les paroles et les gestes produits.

Raisonner et reconnaitre le lien entre ces pensées « Je » et les nombreuses difficultés qu’elles nous causent ne nous aidera malheureusement pas. Le Bouddha nous a donné une manière très concrète et pratique pour nous libérer de cette illusion complètement. C’est l’objet du chapitre suivant.

15 réflexions au sujet de “Partie 1”

    • Je pense que la réponse n’est pas simple, Anne-Marie, mais, en gros, c’est le fait de confondre « résistance » et « à ». Il faut regarder le phénomène de « résistance », qui est la seule réalité, la seule chose qui se passe au moment où ça se passe. L’objet de la résistance (le « à ») n’existe pas en réalité: il est fabriqué par soi. La seule chose qu’on peut dire et qui reflète la réalité est « Ah tiens! Il y a de la résistance (ou de l’aversion) en ce moment! » Simplement de reconnaitre qu’il s’agit d’un simple phénomène, et qu’un phénomène, ça passe, comme tout le reste.

      Chose certaine, ta question est en plein au coeur de l’enseignement du Bouddha. Elle va constituer un chapitre du livre.

      Merci!

    • Je te remercie de poser la question, Josée, car elle est dans les pensées de plusieurs qui pratiquent Vipassana. Je me rappelle avoir posé la même question à un enseignant, un peu après avoir commencé cette forme de méditation, préoccupé de voir tant de négativités remonter à la surface.

      « Imagine que tu es en train de laver une chemise qui est très sale, m’avait-il dit. Tu la mets dans la lessiveuse et tu ajoutes du savon. Après quelques minutes, tu soulèves le couvercle pour vérifier comment les choses avancent. Si tu t’aperçois que l’eau est toujours propre, tu devrais te questionner sur l’efficacité du savon que tu utilises, car ça veut dire que la saleté est encore dans la chemise. Si l’eau devient sale, par contre, c’est que le savon a fait son travail et que la saleté a quitté la chemise.

      « Les négativités que tu vois se manifester lors de tes méditations sont la saleté dans l’eau de lessive. Ces souillures sont en train de se détacher de ton esprit, comme celles qui sont en train de quitter la chemise. Tu en es témoin. Si tu ne fais rien, que tu ne réagis pas et que tu ne te laisses pas emporter, ton esprit est en train de se purifier. »

      Cette petite réponse m’avait fait réaliser que les sankhara qui remontent sont signe que ton esprit est en train de se nettoyer, et c’est une très bonne nouvelle.

  1. Bonjour,

    Merci pour cet effort de transmission du Dhamma.

    Trois commentaires :

    1. « il convient de préciser que le terme bouddhisme n’est apparu que plus d’un siècle après que le Bouddha eut quitté ce monde, » -> je ne comprends pas trop cette phrase. Qu’entends-tu par le terme Bouddhisme ? Le lien suivant mentionne de très bonnes sources expliquant que le terme Bouddhisme a été utilisé en premier au 19ème siècle https://www.reddit.com/r/zen/comments/dor1bl/yunmens_bow_three_times/f5qf48l/

    2. D’où proviennent tes traductions du Pali Canon ? Pour ma part je préfère la traduction de « kusala » par « habile » et non « bonne » comme tu l’utilises dans le Kalama Sutta dans la phrase « Ces choses sont bonnes ». En effet le terme est disputable en traduction, voir lien ci-dessous, mais pour moi, utiliser le mot « habile » mets en perspective sa connection avec la compréhension/vue juste qui pointe vers la distinction entre les actions habiles menant vers la fin de la souffrance et les actions mal habiles menant vers la souffrance. Ceci rentre alors dans le cadre des 4 Nobles Vérités. Ajahn Thanissaro est pour moi une très bonne référence en ce qui concerne les traductions du Canon Pali orienté pour la pratique du Sentier. (voir son utilisation du terme « origination » pour « samudaya », qui fait le lien avec la loi de causalité et la coproduction conditionnée)

    https://buddhism.stackexchange.com/questions/2024/does-kusala-skillful-also-mean-wholesome-and-morally-good

    3. L’éditeur de commentaires n’est pas très pratique à utiliser. Est-ce possible de l’améliorer avec texte enrichi, lien hypertexte, etc. ?

    Merci pour tout,
    Avec Metta,

    • Merci de tes remarques, Anonymous. Tu as raison: le bouddhisme comme système organisé a pris naissance quelque 150 ans après la mort du Bouddha, mais pas le terme lui-même, comme tu le mentionnes très bien.

      L’utilisation du mot « habile » plutôt que « bonne » est plus appropriée, je suis d’accord avec toi. Je vais faire la correction en expliquant pourquoi.

      Pour l’éditeur de commentaires, je vais tenter de voir s’il y a une autre solution plus pratique et plus flexible.

  2. Bonjour et merci pour tout,

    Une critique par rapport au passage suivant : « Tout d’abord, le mot « méditation » est plutôt récent, et, il y a 2500 ans, il n’y avait pas d’équivalent dans la langue Pāli. Le mot utilisé était « bhāvanā », qui signifie développement mental. En passant, lorsque, dans le milieu, on parle de Vipassana, on y réfère comme une « technique » ou « exercices ». C’est le pendant de la culture physique : de la culture mentale.

    Et le mot « vipassana » veut dire « vision intérieure » (ou « vue pénétrante ») des phénomènes qui apparaissent à chaque instant dans le corps et dans l’esprit, dans le but d’en comprendre la véritable nature, au-delà des apparences.

    Par conséquent, Vipassana est une technique de développement d’une faculté qui nous permet de comprendre la vraie nature des phénomènes qui constituent l’existence. Cette faculté est appelée « sagesse » (paññā). »

    D’après moi, le mot utilisé au temps du Bouddha pour parler de méditation en général, dans son sens formel, est le mot Jhana qu’il utilise pour parler des pratiques méditatives que d’autres ascètes pratiquaient avant lui, des pratiques de méditation malhabiles (voir moha samadhi dans cet essaie https://www.dhammatalks.org/books/PurityOfHeart/Section0013.html), tout autant que des jhanas qui mènent à la libération inclus dans samma samadhi.

    Voie la définition de Jhana dans le dictionnaire PTS https://dsalsrv04.uchicago.edu/cgi-bin/app/pali_query.py?qs=Jh%C4%81na&searchhws=yes, et je sais que certains traducteurs traduisent jhana par méditation dans le pali canon, les quatre Jhanas devenant 4 niveaux de méditation progressifs. (je pourrais faire une recherche pour ça, mais il me semble que les anciennes traduction du Pali canon traduisait ainsi Jhana). (De plus, nous risquons de rentrer dans le sujet controversé de la définition des Jhanas et de leur utilisation, voir « Sutta jhana vs Visuddhimagga jhanna » sur google)

    Il y a aussi un bonne référence qui tentait de faire la différence entre les pratiques spirituelles des Brahmins, Jains et Bouddhistes au temps du Bouddha. Je vais tenter de la retrouver.

    Ensuite, une conception très fréquente que j’ai souvent vu et la confusion avec le terme vipassana et comment le buddha l’utilisait dans le cannon pali. Il semble que ce mot soit seulement utilisé pour décrire la qualité de « vision pénétrante » (insight) qui se développe avec la meditation et le noble Sentier et non une technique en tant que telle à l’époque du Bouddha. Dans les temps moderne, ce terme a vu sa signification changer pour inclure les techniques de méditation « dry » amenant cette qualité. Voir l’excellent article de Ajahn Thanissaro (https://www.dhammatalks.org/books/NobleStrategy/Section0012.html) dans le très bon recueil Noble Strategy, que je conseil à tout le monde.

    Avec Metta

    • Merci de ton commentaire, Anonymous. En effet, tu as raison, le Bouddha parle beaucoup de 4 jhanas et de leur importance. Par contre, pour accéder à Vipassana, il a dit qu’un bon samadhi était suffisant, et, comme la Partie 1 du livre est un survol pour le bénéfice des non-méditants, j’ai pensé qu’il n’était pas utile d’entrer aussi profondément dans le sujet et ses technicalités, au risque que certains lecteurs trouvent ça trop aride. Pour l’utilisation de mots comme « technique » ou « exercices », je les ai vus chez Ledi Sayadaw et U Ba Khin, et j’aime bien leur côté pratico-pratique. Je vais certainement lire les textes que tu suggères.

      Encore merci de ta collaboration,
      Pierre

      • OK, je comprends bien. J’avoue que ce texte s’inscrit dans une approche pour les personnes qui n’ont pas encore médité, alors il faut bien gérer la « gradation », donc ta réponse est tout à fait pertinente. Cela rejoint l’enseignement graduel (https://www.wikiwand.com/en/Anupubbikath%C4%81#:~:text=In%20Theravada%20Buddhism%2C%20anupubbikath%C4%81%20or,to%20suitably%20receptive%20lay%20people.)
        Mon commentaire témoigne peut-être simplement de la confusion qui régnait en moi (et qui règne toujours d’une certaine manière…) lorsque j’ai commencé à étudier plus minutieusement les suttas et le Visuddhimagga. Je pouvais voir que la façon dont le Bouddha parlait des Jhanas dans le canon Pali était en fait la façon naturelle et inclusive de parler de la méditation à son époque et que ces étapes de développement étaient en lien avec une conscience du corps en entier muni d’un balayage de la conscience (voir kayagatasati sutta par exemple). Ainsi, en développant ces différents niveaux de méditations “facilement accessible », en retraite normalement, on développe les qualités mentales de samatha et vipassana, calme et vision pénétrante. Voici en quelques mots comment je comprends la méditation dans les Sutta.
        Cependant, cette interprétation (sutta Jhanna) contredit alors celles plus couramment utilisées dans les cercles d’Insight comme Vipassana par S.N. Goenka, Mahasi Sayadaw ou Pa Auk qui interprètent d’après moi les Jhanas exclusivement comme des états d’absorption très concentrés en un point avec un nimitta (image mentale) et où les stimulis sensoriels sont oblitérés complètement. Avec une telle interprétation, l’usage du concept des Jhana dans la pratique courante devient hors de portée et réservé à une minorité de méditants aguerris à ce genre d’exercice, ceux-ci étant accessibles en suivant les instructions du Visuddhimagga, mais nécessitent en général de nombreuses années de pratique intense. Il y a donc une distinction à faire entre toutes ces interprétations de Jhana : Sutta Jhana, Vipassana Jhana (Mahasi Sayadaw) Samatha Jhana, Visuddhimagga Jhana. Il est intéressant aussi de voir pourquoi et comment telles interprétations ont pu voir le jour au cours de l’histoire, chaque auteur et méditant évoluant dans un milieu clos d’accès au Sutta et aux commentaires (jusqu’à l’avènement d’internet…) et devant réinventer des termes, car certaines interprétations étant trop limités.
        Merci pour le partage et bonne pratique !

        • Je conserve très précieusement tes commentaires pour la Partie 2, Anonymous. Cette partie sera composée de chapitres plus long, pour ceux et celles qui « veulent en savoir plus », et j’y aborderai des points précis de la doctrine. C’est surtout là que ton œil m’aidera à éviter les erreurs. En attendant, pour la Partie 1, je me réfère à la tradition Ledi Sayadaw/U Ba Khin/Goenka, où l’emphase est mise sur sampajañña, l’observation et la compréhension constante de l’impermanence.

          Merci encore,
          Pierre

  3. J’ai retrouvé la référence pour les différentes traditions de méditations au temps du Bouddha : JOHANNES BRONKHORST, THE TWO TRADITIONS OF MEDITATION IN ANCIENT INDIA (https://ahandfulofleaves.files.wordpress.com/2012/08/two-traditions-of-meditation-in-ancient-india_bronkhorst_1993.pdf)

    Et peut-être une référence de plus pour étayer la compréhension du mot Jhana, voir la sutta Kayagatisati https://suttacentral.net/mn119/en/sujato qui donne une description des Jhana en infusant la pleine conscience dans le corps avec différents niveaux de raffinement. Pour un traitement détaillé de ce thème dans le canon pali, voir le guide d’Ajahn Thanissaro https://www.dhammatalks.org/books/MindfulBody/Contents.html

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