Apparence et réalité

Assis devant le médecin, le patient décrit de son mieux les symptômes qui l’affectent, se plaignant du même coup de l’injustice qu’il subit, lui qui croyait avoir bien pris soin de sa santé. Il lui confie même les difficultés grandissantes dans ses relations avec ses proches, à cause de son état de plus en plus amer et dépressif et des colères qu’il leur inflige. Ayant réalisé que tous les médicaments qu’il a pris jusqu’à maintenant n’ont procuré que des effets temporaires, le patient décide enfin de s’en remettre aux recommandations du médecin et de passer tous les tests proposés.

C’est un peu ce qui amène plusieurs à considérer un jour l’enseignement du Bouddha : fatigués et désemparés devant ce qui les afflige, et voulant vraiment apporter du changement dans leur vie, ils sont maintenant ouverts à faire l’essai du traitement proposé.

L’enseignement nous dit que pour mettre fin à ce qui nous fait souffrir, nous devons d’abord regarder le mal en face plutôt que nous empresser de le fuir ou tout faire pour l’éviter. C’est la partie la plus difficile, car tout mal engendre une recherche avide, afin de trouver ce qui ou celui qui pourrait nous soulager. Cette étape est pourtant essentielle, car si c’est notre désarroi qui guide la recherche, nous risquons de perdre notre esprit critique et accepter toute promesse de soulagement ou de satisfaction. Le Bouddha nous enjoint donc de ne pas suivre aveuglément son enseignement, mais plutôt de le soumettre à notre propre expérience.

Par conséquent, pour trouver la véritable cause de la souffrance, nous devons explorer la souffrance elle-même, c’est-à-dire celle ou celui qui souffre, afin de découvrir des facteurs peut-être jamais remarqués, et qui pourraient jouer un rôle dans cet état de mal-être.

Galilée a été le premier à observer la planète Saturne en 1610 au moyen d’un télescope de sa fabrication. Celui-ci étant plutôt rudimentaire, l’homme de science ne vit pas les anneaux de Saturne comme ils sont réellement, mais plutôt comme deux boules situées de chaque côté de la planète. Comme il était ignorant des défectuosités de son appareil, il croyait que ce qu’il regardait ÉTAIT la réalité : il en conclut que Saturne comprenait deux lunes. Malheureusement pour lui, Galilée a vécu tous ses jours dans cette ignorance, car ce n’est que beaucoup plus tard que le perfectionnement du télescope révéla les anneaux de Saturne.

La psychologie moderne sait que l’esprit humain est la manifestation d’un ensemble d’idées reçues, de préconceptions, de vues et de biais de toutes sortes. Elle sait aussi que chaque être humain est affecté par une opinion favorable de lui-même, qui le fait croire libre de tout ce qui peut fausser son sens de la réalité. Il y a même fort à parier que la lecture de ces lignes a provoqué une réaction de scepticisme, et que vous pensez peut-être «Je n’ai pas ce problème. Moi, je sais que je suis biaisé.» Malheureusement, ce «moi je sais» est reconnu comme le biais de tous les biais.

Le but de la méditation d’introspection (vipassanā) est de développer la faculté de découvrir la nature réelle de son être — au sens ultime —, car c’est la seule manière de dissiper toute confusion que nous pouvons entretenir à propos de nous-mêmes, et de détruire tous nos biais inconscients. Pour favoriser le développement de cette sagacité, le Bouddha prône l’attention juste, l’effort juste, la concentration juste et la pensée juste, ces quatre facteurs constituant la «locomotive» qui permettra une exploration complète et à l’abri de toute erreur.

Selon le Bouddha, il est crucial d’éliminer la confusion, car il s’agit d’un facteur important dans la formation et la persistance de la souffrance, du stress et de la douleur. Cette affliction qui est la nôtre est la difficulté à faire la différence entre réalité apparente — celle qui dépend de nos sens et de notre intellect — et réalité ultime, c’est-à-dire celle qui ne dépend de rien, qui existe en soi.

L’analogie d’une maison, bien que loin d’être parfaite, peut aider à voir cette différence. La maison que nous regardons est, en réalité, un assemblage de briques, de bois, de vitre et quelques autres éléments. La maison est une réalité apparente, car elle dépend de ces éléments. Il suffirait de la déconstruire et d’en disposer tous les éléments en piles : une pile de planches de bois, une de briques, une autre de vitre, un tas de clous, etc. Une personne qui arriverait sur les lieux ne verrait que du bois, de la brique, de la vitre, etc., et risquerait même ne pas deviner qu’il y avait là une maison, même si tous les éléments s’y trouvent. Nous pourrions prendre les mêmes éléments et en construire un moulin, par exemple; ou une passerelle, ou même une statue.

C’est ainsi que si nous disons : «je vois une maison», nous ne disons rien de faux tant que nous reconnaissons être dans une réalité apparente. Si cependant nous affirmons que la maison n’a d’autre réalité que celle d’ÊTRE une maison, alors nous sommes dans la confusion.

L’approche vipassanā pour accéder à la réalité ultime de son propre être est concrète et pratique; par conséquent accessible à tous. Après avoir calmé et aiguisé son esprit, le méditant apprend à parcourir systématiquement la surface de son corps, afin d’en découvrir les multiples sensations qui s’y manifestent. Au cours de la retraite, à raison de plusieurs heures par jour de ce travail, son esprit développe une sensibilité qui lui fait remarquer des sensations jamais perçues auparavant.

En décortiquant ainsi les apparences, le méditant découvre que partout où se porte son attention, que ce soit sur une épaule ou sur un talon, il y a de la chaleur (même la sensation de froid est un degré de chaleur). Il continue d’explorer son corps et voit que partout où il regarde, il y a aussi du mouvement, qu’il s’agisse de vibrations très rapides et subtiles ou de spasmes plus intenses. Il découvrira également différents degrés de dureté, élément qui supporte les deux autres. Il saisira enfin que ces trois éléments ne peuvent exister l’un sans l’autre (propriété de cohésion).

C’est ainsi que le méditant «déconstruit» l’idée qu’il s’est toujours faite de son propre corps, et voit que ce que nous appelons «corps» n’est, en réalité, qu’un assemblage de propriétés fondamentales, communes à tout ce qui existe, de l’étoile géante à la plus fine particule de poussière, en passant par l’être humain et les légumes de notre potager. Toutes ces propriétés sont fondamentales, car il suffirait qu’une seule soit absente pour que rien ne puisse exister. De plus, ces propriétés étant communes à tout ce qui existe dans l’univers, le méditant réalise qu’elles ne lui appartiennent pas.

Lentement, il apprend à distinguer réalité apparente (son corps) et réalité ultime (les éléments fondamentaux).

Petit à petit, en continuant à maintenir une attitude calme et concentrée, le méditant vipassanā voit que les sensations physiques qu’il reconnait ne sont rien de plus que différentes configurations de ces éléments fondamentaux, apparaissant et disparaissant sans cesse, avec une rapidité qui dépasse l’entendement. Il commence petit à petit à comprendre que toute sensation, même celle qui nous parait solide et intense, n’est que manifestation de changement.

Par l’expérimentation personnelle, il découvre ce que la physique moderne reconnait maintenant : tout est vibration, énergie. Un flux d’événements se déroulant avec une rapidité imperceptible par les sens normaux. À force de disséquer ce qui se passe en lui, il sait que cette douleur au genou qui l’obsède n’est — en réalité — qu’une configuration d’éléments fondamentaux. Un picotement sur le côté du nez en est une autre. C’est comme ça partout sur le corps, jusque dans ses moindres parties, en surface comme en profondeur. Du changement sans arrêt.

Cette faculté de clairement voir la différence entre réalité apparente et réalité ultime est un facteur majeur dans le «traitement» proposé par le Bouddha, pour enfin se libérer de toute souffrance.

De retour en société, lorsqu’il entendra des paroles déplaisantes, par exemple, le méditant cessera dorénavant de porter son attention sur la cause «apparente» de ce ressenti désagréable, c’est-à-dire ce que son ami vient de dire. Plutôt qu’élaborer une contre-attaque, il portera plutôt son attention sur la sensation qui vient de se manifester. Les exercices vipassanā lui ayant permis de cultiver l’habitude d’analyser et de comprendre ce qui se passe AVANT d’être submergé par l’émotion, il verra la sensation disparaitre comme par enchantement, de même que l’émotion qui en dépendait.

La méditation vipassanā nous permet de découvrir combien nous déformons la réalité et voyons les situations et les personnes comme nous voulons bien les voir (y compris nous-mêmes). C’est cette confusion qui gouverne les gestes et les paroles qui produisent tous nos conflits et problèmes personnels.

L’enseignement du Bouddha nous aide à découvrir et corriger cette défectuosité qui est la nôtre, et nous ouvre le chemin vers une relation plus harmonieuse avec nous-mêmes, et avec le monde.