Bouddhisme en jeans

Imaginons une grande ville, où les rues sont tellement enchevêtrées qu’il serait impossible de la traverser si nous ne la connaissons pas à fond. Sans une bonne carte, nous sommes condamnés à nous enfoncer dans des culs-de-sac, à nous perdre dans des labyrinthes et à nous retrouver devant des boulevards dangereux où les automobiles circulent à haute vitesse. Sans une carte qui nous fait voir où chaque voie mène, nous pourrions nous laisser charmer par certaines rues d’aspect plaisant, bordées d’arbres et de charmantes terrasses, pour aboutir dans des quartiers louches et dangereux, sans pouvoir en sortir rapidement et en sécurité.

La vie est complexe. Et c’est à cause de cette complexité qu’elle est parsemée de problèmes et de dangers, ne nous offrant jamais une satisfaction complète et durable. Le Bouddha a «cartographié» cette complexité pour nous aider à nous orienter, et atteindre cet état de paix et d’harmonie que tous nous désirons. Une carte qui est connue sous le vocable de l’Octuple Noble Sentier.

Dans cette «ville» qu’est notre vie, les rues sont nos propres actions intentionnelles (kamma[1] ou saṅkhāra), c’est-à-dire nos pensées, nos paroles et nos actes, et chacune de cesactions laisse derrière elle une force active qui exerce une influence sur notre futur. Certaines de nos actions produiront — immédiatement ou plus tard — des résultats négatifs, et d’autres, des résultats positifs. Dans son enseignement, le Bouddha disait que nous sommes héritiers du kamma que nous accomplissons, et la carte de l’Octuple Noble Sentier nous aide à distinguer les actions productrices de mauvais résultats de celles qui produisent de bons résultats, et à faire les bons choix.

En d’autres mots, tout ce que nous percevons, ressentons et pensons d’instant en instant est l’héritage de notre propre kamma, c’est-à-dire le résultat de toutes nos actions, passées et présentes.

Il est important de comprendre que l’Octuple Noble Sentier n’est pas une «recette» ou une théorie sur le bonheur conçue par le Bouddha. Il s’agit plutôt de l’antidote à chaque facteur dans le processus qui engendre et entretient la souffrance et le stress, qu’il s’agisse des plus petites contrariétés de notre quotidien aux plus grandes souffrances que nous pouvons rencontrer dans notre vie.

L’Octuple Noble Sentier englobe toutes les facettes de notre comportement — physique et mental —, chaque instant de notre vie, comportement avec les autres, mais également avec nous-mêmes, c’est-à-dire nos propres fonctions mentales. C’est l’une des raisons pour laquelle on le nomme sentier. Il est aussi appelé noble, car c’est le sentier qu’empruntent toutes celles et tous ceux qui ont réussi à transformer leur vie pour la rendre parfaite. Ceux qui s’engagent dans cette pratique disposent d’une base solide pour distinguer ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait. Il est aussi appelé octuple, car il comprend 8 éléments. Le Bouddha les définit ainsi :

  1. L’action juste — S’abstenir de tuer, s’abstenir de s’emparer de ce qui n’a pas été donné et s’abstenir de mauvaise conduite sexuelle.
  2. La parole juste — S’abstenir de mentir, de calomnier et de dénigrer; s’abstenir de parler durement et s’abstenir de conversations frivoles.
  3. Les moyens de subsistance justes — Gagner sa vie par des moyens qui ne font aucun tort, directement ou indirectement.
  4. L’effort juste — Générer la volonté d’empêcher l’apparition d’états d’esprit malsains et générer la volonté de les éradiquer. Générer la volonté de développer et de maintenir les qualités d’esprits saines. Et pour cela, le méditant fait un effort résolu, il stimule son énergie, y applique son esprit et s’y efforce.
  5. L’attention juste — Demeurer ardent, attentif et sampajāno (la compréhension totale et constante de l’impermanence).
  6. La concentration juste — Développer la maitrise des quatre niveaux de concentration et la capacité de maintenir son attention sur un point seulement.
  7. La compréhension juste — La compréhension du mal-être, de la cause du mal-être, de la cessation du mal-être, et de la voie menant à la cessation du mal-être.
  8. La pensée juste — Les pensées de renonciation, les pensées qui sont libres d’aversion et les pensées qui sont libres de violence.

Ces 8 éléments sont aussi groupés en trois grandes catégories :

  1. Sīla : moralité, vertu (1, 2 et 3) — C’est la fondation de toute pratique de l’enseignement du Bouddha : s’abstenir de toute action — physique ou verbale — susceptible de troubler la paix et l’harmonie des autres.
  2. Samādhi (4, 5 et 6) — Développer la puissance, la force et la maitrise de son esprit.
  3. Paññā (7 et 8) — Développer la sagesse (discernement, sagacité, compréhension de la nature des choses, vue pénétrante, vision intérieure) et purifier son esprit. C’est le domaine des exercices vipassanā.

Ces trois catégories se supportent mutuellement. Il devient plus facile, par exemple, de s’abstenir de toute action nuisible (A) lorsque l’esprit est mieux contrôlé (B), et l’effort que l’on fait pour s’abstenir de toute action nuisible aide au développement de la maitrise de son esprit (B). Lorsque l’esprit a été purifié (C), alors il devient tout à fait impossible de faire, dire ou même de penser quoi que soit de négatif ou nuisible.

Les exemples de la vie sont innombrables. Combien de fois, par exemple, chacun de nous a regretté des paroles blessantes, prononcées sous l’impulsion de la colère, paroles qu’une meilleure maitrise de son esprit aurait évitées, et qui peuvent revenir nous hanter plusieurs années après. Ou bien nous mordre les doigts d’avoir si facilement cédé à la tentation d’un repas trop riche, pour lequel il ne reste qu’un kilo que nous ne voulions pas et qui ne veut pas nous quitter. Malheureusement, les résolutions de «faire mieux la prochaine fois» que nous prenons s’avèrent bien souvent de courte durée.

À chaque instant de notre vie quotidienne, qu’il s’agisse de ce que nous voyons, entendons, sentons, goutons, touchons ou pensons, nous nous trouvons devant un choix : ou bien agir de manière à produire des résultats favorables ou bien des résultats défavorables.

Le cours de méditation vipassanā est conçu pour nous apprendre à parcourir le sentier avec vigilance, dans le but de détecter toute action productrice de mauvais résultats et de la remplacer par celle qui est à notre avantage. Il nous apprend aussi à éviter les actions qui peuvent nous sembler sans conséquence maintenant, mais qui produisent des résultats désavantageux à long terme. En d’autres mots, à toujours faire les bons choix, d’instant en instant.

Celles et ceux qui pratiquent — continuellement — la méditation vipassanā découvrent qu’il n’existe pas un seul instant qui soit dépourvu d’intention, et que nous avons constamment à choisir entre céder à la tendance innée à la réaction d’aversion ou d’avidité, ou bien entre la sagesse productrice de bienfaits. Ce savoir-faire leur permet d’utiliser chaque événement de la vie de tous les jours pour affaiblir cette tendance profonde aux mauvais choix et, ultimement, l’éliminer complètement.

Le méditant a maintenant compris — et intégré — que le bonheur véritable ne dépend que de ses propres actions (kamma), et non des autres personnes ou circonstances de sa vie.


[1] karma, en Sanskrit