Lâcher prise

Environ 12 millions de résultats pour l’expression lâcher prise et plus de 300 millions pour letting go, c’est ce que nous livre une recherche sommaire sur Internet. En cliquant sur certains liens, nous nous retrouvons devant un choix imposant de théories et de recommandations, à partir des simples «laisser le passé derrière soi» et «accepter ce qu’on ne peut pas changer», ou encore «savoir pardonner», sans oublier le très courant «se pardonner soi-même».

Nombreux sommes-nous à avoir fait des efforts sincères pour appliquer ces suggestions et, éventuellement, en récolter les bienfaits, ayant pardonné à quelqu’un en particulier ou mis de côté certaines des opinions qui nous étaient si chères. Malgré toute notre bonne volonté et tout notre travail, il se trouve quand même des opinions beaucoup plus difficiles à délaisser. Nous aurons pardonné à l’un, mais demeurerons incapables de faire de même pour celui ou celle qui nous a fait tant de mal. Lors de discussions, nous serons résolus à accepter le point de vue de l’autre, mais «hausserons le ton» ou mettrons fin à la conversation lorsque notre interlocuteur refusera d’entendre raison et d’accepter le nôtre. Le médecin aura beau insister pour que nous coupions le sel et délaissions les desserts, nous ferons une concession pour le sel, mais pas question d’abandonner le petit dessert après le souper.

Certains d’entre nous dont la vie est empoisonnée par des rancunes, des remords et des regrets iront consulter un professionnel, pour les aider à laisser le passé derrière eux, tandis que d’autres se précipiteront chez les libraires pour se procurer le tout dernier 12 façons de lâcher prise ou le très répandu Le pouvoir du lâcher prise (NDA: ces titres sont fictifs).

De bons résultats laisseront certains d’entre nous avec l’impression agréable d’avoir enfin réussi à «tourner la page» sur un passé qui nous hantait sans cesse, mais cette impression pourrait hélas être de courte durée, de nouvelles peines, accusations, rancunes et peurs ayant tôt fait d’apparaitre.

L’enseignement du Bouddha nous permet de comprendre pourquoi il est si difficile de lâcher prise.

On y explique que toutes nos tentatives ne peuvent réussir tant qu’elles demeurent limitées à une chose ou à une personne en particulier : rancune envers quelqu’un, opinion arrêtée sur une certaine personne, remords à propos d’un événement en particulier… la liste étant sans fin. Comme chacun le sait, en médecine, soulager le symptôme seulement ne peut pas produire pas de guérison réelle et durable, car c’est aux conditions qui produisent le symptôme qu’il faut s’attaquer.

Tout jardinier, par exemple, aux prises avec une profusion de pissenlits sur sa pelouse finit un jour par réaliser qu’avoir pesté contre l’apparition de ces fleurs était complètement improductif et que s’il avait pris le temps d’arracher les racines, il se serait épargné de nombreuses frustrations.

Grâce à la pratique de l’enseignement du Bouddha, le méditant comprendra éventuellement que toutes ses difficultés et peines passées ont toujours été la manifestation de plusieurs conditions dont la principale est la tendance à l’agrippement(upādāna), tendance commune à tous les êtres vivants. Pour continuer avec l’analogie du pissenlit, supprimer la racine (l’agrippement lui-même), et les pissenlits (difficultés) n’apparaitront plus. Dit autrement, se défaire de cette tendance à l’agrippement c’est se défaire une fois pour toutes des problèmes du lâcher prise.

La méditation vipassanā est la manière pratique et concrète pour déterrer et déraciner la tendance à l’agrippement.

L’enseignement nous dit également que si l’on veut mettre à jour cette tendance à l’agrippement, nous devons mettre en place les conditions qui permettront à la tendance d’apparaitre, car elle est cachée à toute personne qui ne fait pas l’effort conscient pour la découvrir.

Comme pour le pissenlit, dont la racine est cachée dans la terre, le méditant doit creuser son propre esprit, afin de découvrir tout ce qui s’y déroule qu’il n’avait jamais vu auparavant, et il ne peut le faire qu’en mettant en place les conditions qui permettent de voir clairement.

C’est là qu’entre en jeu la méditation ānāpāna, étape préparatoire essentielle à la méditation vipassanā : observer le souffle qui entre et qui sort des narines; suivre le souffle qui entre, du début à la fin, et faire de même pour le souffle qui sort.

Dès le départ, le méditant découvre que son esprit ne veut tout simplement pas demeurer avec la respiration, constamment attiré par des souvenirs et par des pensées; passant constamment du passé au futur et du futur au passé. À peine a-t-il réussi à suivre le souffle durant une ou deux secondes qu’une pensée surgit et capte son attention. Ce n’est souvent qu’après 10 ou 15 minutes que le méditant prend conscience que son esprit était parti vagabonder, et qu’il le ramène à la respiration. Quelques secondes d’attention, et c’est parti pour une autre escapade. Ce sera ainsi de nombreuses fois durant la journée.

Peut-être pour la première fois de sa vie, il prend conscience que son esprit est toujours en agitation, et que ce n’est que l’intensité qui varie. Dans de telles conditions, espérer voir clairement tout ce que son esprit renferme est impossible. Dans une piscine, par exemple, on ne peut voir le fond que lorsque l’eau est libre de toute agitation, et tenter de retrouver un objet perdu sera bien difficile autrement.

L’ampleur et l’étendue du problème du lâcher prise se révèlent à tous les méditants dès la première heure de la retraite, et beaucoup voient de vieilles rancunes, d’anciennes peines et d’anciens regrets remonter à la surface, n’ayant été qu’en dormance dans les profondeurs de leur esprit, ce qui, pour certains, peut produire de fortes réactions.

La patience et la persévérance que l’enseignant ne cesse de nous recommander commencent inévitablement à porter fruit : le méditant prend de plus en plus rapidement conscience de l’état d’agitation de son esprit, et devient plus habile à revenir à la réalité de la respiration. À ce moment précis de prise de conscience, le calme est de retour.

C’est la fonction de l’entrainement ānāpāna : apprendre à maitriser son esprit. (Nous pouvons déjà entrevoir l’immense avantage d’une telle capacité de contrôle pour la qualité de notre quotidien.)

Après ces trois journées d’entrainement, l’esprit du méditant commence à être suffisamment apaisé pour explorer les profondeurs de son être. Grâce à ce formidable outil de découverte qu’est le calme de son esprit, le méditant peut maintenant procéder à un inventaire systématique des sensations se manifestant sur la moindre partie de son corps — d’abord à l’extérieur, puis à l’intérieur. Naturellement, au début, il n’en remarquera que les plus grossières, mais plus son esprit sera calme, plus il en découvrira de plus subtiles.

La première chose que le méditant constate est que toute impression sensorielle, de même que toute impression mentale s’accompagnent d’une sensation, un ressenti. Qu’il s’agisse du chatouillement dans son oreille, de l’éternuement d’un autre méditant ou même d’un lointain souvenir qui refait surface, toutes ces impressions sont accompagnées de sensation. On pourrait dire que le méditant ressent le contact du coussin, de même que l’éternuement, de même que le souvenir lointain.

Par lui-même, il comprendra que l’esprit a tendance à réagir à toute sensation, aussi subtile soit-elle. En effet, comme nous n’avons aucun contrôle sur les sensations qui se manifestent sur notre corps, notre esprit non entrainé le vit comme une forme d’agression et produit un stress, une réaction. En d’autres mots, nous «devons» faire quelque chose avec cette sensation. Si la sensation est déplaisante, nous devons faire quelque chose pour qu’elle s’en aille. Si elle est plaisante, nous faisons en sorte qu’elle se prolonge.

Les exemples de la vie quotidienne sont innombrables. Assis dans un fauteuil, sans même y penser nous changeons de position dès qu’un inconfort se manifeste, afin que la sensation déplaisante disparaisse. L’homme qui marche dans la rue, à la vue d’une jolie fille, se surprendra à la regarder un peu plus longtemps, question de faire durer le plaisir.

Ces deux réactions — d’aversion et d’avidité — sont le produit de l’agrippement.

En demeurant attentif à tout ce qui se passe d’instant en instant, il peut voir directement que l’agrippement agit de manière instantanée, et qu’entre la sensation et l’agrippement qui mène à la réaction, il ne s’est écoulé qu’une fraction de seconde.

N’ayant pas encore compris que la sensation est un phénomène naturel et temporaire, il s’y agrippe, et celle-ci devient SA sensation. C’est à la vitesse de l’éclair que dans l’esprit de ce méditant, une douleur au dos (sensation) est devenue une «douleur à MON dos» (agrippement), immédiatement suivie de «si l’heure peut finir» ou un «je n’en peux plus» (réaction).

Tout stimulus — sensoriel ou mental — produit une sensation. Si elle est agréable, nous tentons de la prolonger en nous y agrippant, et plus nous nous y agrippons, plus la sensation plaisante s’intensifie. Et plus elle s’intensifie, plus nous nous y agrippons. Si en revanche elle est déplaisante, nous tenons absolument (agrippement) à l’éliminer ou à la fuir. Plus nous tentons de l’éliminer, plus la sensation déplaisante s’intensifie. Et plus la sensation s’intensifie, plus nous tenons à ce qu’elle disparaisse. Dans les deux cas, la réaction qui suit sera proportionnelle à l’intensité de la sensation.

Ces épisodes de spirale se produisent des centaines de fois durant l’heure de méditation, et chaque fois, le méditant est placé devant un choix : réagir à la sensation, ou demeurer calme en comprenant la véritable nature de la sensation, c’est-à-dire un simple phénomène qui apparait, semble persister un moment, et disparait. Lorsque le méditant arrive à observer calmement une sensation, il comprend qu’il est en train d’observer du changement, et comprend que toute sensation est une manifestation de changement.

Lorsque le méditant comprend continuellement la nature impermanente de ce qui se manifeste à sa conscience, il ne s’y accroche pas. Graduellement et de manière tout à fait naturelle, cette compréhension l’aide à vivre harmonieusement et paisiblement, peu importe les circonstances que lui réservent ses journées.

Cette compréhension de la nature impermanente EST le lâcher prise.