Le mal et les pensées JE

Dans l’enseignement du Bouddha, le mal est défini comme tout ce qui nous agrippe à l’illusion du Moi. C’est par cette croyance en un Moi que nous engendrons l’avidité, la convoitise, la haine, l’avarice et la rancune, en résumé, toutes ces souillures de l’esprit qui nous font mal et qui font mal aux autres. Ce sont les actions qui résultent de ces souillures qui constituent les manifestations visibles, les symptômes de ce mal.

Ce chapitre fait suite à «Apparence et réalité»

«Pourquoi devrais-je faire tout ce travail?» — «Est-ce vraiment si nuisible, cette croyance en un Moi?» — «Pourquoi devrais-je croire que c’est la source de tous mes problèmes? Le Bouddha se trompe peut-être!» — «Je ne me sens pas malheureux!»

Voilà des considérations bien légitimes, et qui occupent l’esprit de chacun, y compris même celui de méditants aguerris. Ce doute est bien normal, car l’enjeu est de taille : fournir autant d’effort pour abandonner une manière de penser qui nous a menés jusqu’où nous sommes maintenant, malgré tous les obstacles rencontrés. Abandonner une manière de voir qui nous a donné notre personnalité, qui nous a réussi et qui a même assuré notre survie, n’est-ce pas risqué?

Encore là, comme nous l’avons vu dans Le bouddhisme. C’est quoi, exactement?, le Bouddha sait bien le danger que représente toute croyance aveugle, et ne nous impose jamais de le croire sur parole. Par contre, il nous met aussi en garde contre nous-mêmes, et notre habitude à croire vrai ce qui n’est qu’une préférence en faveur d’un concept ou d’une manière de voir, ou ce qui ne résulte que d’un raisonnement habile.

Nous devons vérifier par nous-mêmes par l’expérience directe et développer la faculté de voir ce qui est réel, c’est-à-dire de tout ce qui est obscurci par nos propres biais et nos propres concepts.

Regardons quelques exemples de conséquences sur notre vie courante de ces illusions du Moi. Mais avant, pour nous donner un aperçu de l’origine de cette illusion du Moi, nous devons faire un petit détour et répondre à la question «Qu’est-ce qu’un être humain?»

Pour trouver une réponse, est-il prudent de se fier à ce que les philosophes, les psychologues ou les scientifiques peuvent en dire? Dans cette multitude de théories, de concepts et de spéculations, souvent contradictoires, comment discerner le vrai du faux? Qui dit vrai? Comme nous l’avons vu plus haut, le Bouddha recommande que nous fassions cette enquête par nous-mêmes, en nous exhortant à la plus grande prudence. En effet, si nous comprenons que nous analysons notre propre esprit au moyen de notre esprit, le danger saute immédiatement aux yeux. Rappelons-nous la conclusion erronée de Galilée sur la nature de la planète Saturne, dans le chapitre Apparence et réalité.

Pour produire une image juste de la nature de cet être psychophysique que nous sommes, nous devons regarder de manière différente de celle que nous connaissons depuis toujours, car c’est cette manière de voir qui est à l’origine de nos problèmes. Par conséquent, nous devons développer une très bonne concentration et une faculté inédite pour l’être humain normal : l’intuition pénétrante. On dit aussi sagacité ou perspicacité.

Lorsqu’on s’examine ainsi, ayant mis de côté tout élément discursif, nous découvrons que l’être humain, comme tout être sensible, est un assemblage de cinq éléments de base : une partie physique (évoquée dans le chapitre Apparence et réalité, et quatre parties mentales. Il y a tout d’abord les six types de conscience, c’est-à-dire la conscience visuelle, auditive, gustative, olfactive et tactile, sans oublier la conscience des pensées, des souvenirs et des émotions. Vient ensuite la perception, c’est-à-dire la faculté d’«étiqueter» pour «reconnaitre» ces données qui nous proviennent des sens, étiquettes telles que table, garçon, jaune, ciel, anxiété, jolie, éléphant, Dominique, pour n’en nommer que quelques-unes. Viennent ensuite les sensations : chaud, salé, doux, rude, tremblement, serrement de gorge, douleur, etc. Enfin, les actions, c’est-à-dire tout ce que nous pensons, disons et faisons de manière intentionnelle.

Tout le travail de méditation fera de nous des témoins directs de l’interaction de ces agrégats, assistant à la formation de cette image du Moi et de notre agrippement à l’image ainsi produite. Nous découvrons, par exemple, que ces cinq différents systèmes fonctionnent toujours ensemble, un n’existant jamais sans la présence des quatre autres. Ainsi, vipassanā nous révèle que la moindre sensation, aussi subtile et éphémère soit-elle, produit une action mentale, une impulsion à répondre à la sensation.

Cette impulsion est ce qui crée le sens du Moi, nous plongeant immédiatement dans la croyance que parce qu’il y a des pensées, des paroles et des gestes, il doit nécessairement y avoir quelqu’un qui pense, dit et agit.

Ce n’est qu’après avoir développé cette manière de regarder que nous arrivons à comprendre que ces processus fonctionnent par eux-mêmes. Sans nous. Sans le Je. En effet, nous aimerions n’avoir que des sensations plaisantes, mais les maladies, les irritations et les douleurs se manifestent sans permission. Nous voudrions n’avoir que des pensées ou des émotions agréables, mais nous savons tous que ce n’est pas le cas. Nous aimerions bien conserver notre vigueur et notre jeunesse, mais nous n’y pouvons rien.

Lorsque nous faisons le tour de ces éléments hors de notre contrôle, nous sommes forcés de le reconnaitre : il n’existe, par exemple, tout simplement pas de «Je» qui voit. Il n’y a que le fait de regarder. Un simple processus visuel. Pas de «Je» qui pense, non plus. Un simple processus de fabrication mentale.

Malgré cela, nous demeurons agrippés à ce concept du Je, avec toutes les difficultés que cet attachement nous cause.

Le «Je me souviens de tout le mal qu’on m’a fait», et la rancune qui en résulte provient de cette croyance qu’il y a un «Je» qui se souvient.

«Je me sens heureux», ou bien «Je me sens malheureuse» sont des illusions à propos de sensations. Il n’y a pas de Je qui ressent. Il n’y a que des sensations, impersonnelles.

«Je veux un morceau de tarte», ou «Je veux prendre» sont des illusions à propos d’impulsion. Nos nombreuses résolutions de perdre du poids en sont les victimes.

«Je ne peux pas supporter cette personne», «Je n’ai plus envie de…», «Cette personne m’énerve», ou «Je suis en colère» sont des illusions sur la haine. Il n’y a pas de «Je» qui déteste. Il n’y a que de l’aversion, un simple phénomène.

«Je ne comprends pas», ou «Je suis confus» sont des illusions sur l’ignorance. Encore là, pas de «Je» derrière la confusion. Il n’y a que de la confusion.

«Je comprends» est une illusion sur la sagesse. Lorsque nous disons avoir compris, c’est une illusion.

«Je l’envie» est une illusion sur l’envie. Pas de «Je». Rien d’autre qu’un phénomène.

«Je veux faire ceci, voir cela, entendre cela, y aller, venir, dire, connaître, obtenir, prendre» sont des illusions sur des phénomènes comme l’impulsion, l’excitation, l’intention, la résolution, la volonté, le désir, l’envie, le souhait, le plaisir, etc.

Toutes ces pensées sont égocentriques, ce qui les rend toutes malsaines par les paroles et les gestes produits.

Raisonner et reconnaitre le lien entre ces pensées «Je» et les nombreuses difficultés qu’elles nous causent ne nous aidera malheureusement pas. Le Bouddha nous a donné une manière très concrète et pratique pour nous libérer de cette illusion complètement. C’est l’objet du chapitre suivant.

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