Le mira-JE

Imaginons deux amis. Par une chaude journée d’été appesantie par le soleil, ils sont en auto sur une route de campagne. Soudain, loin devant eux, un mirage.

— Tu fais mieux de ralentir. Y’a de l’eau devant.

— Pas de problème. Ça doit pas être profond.

— Quand même! On sait jamais. Tu vas trop vite, j’te dis.

— Laisse-moi tranquille. C’est moi qui conduis. Ça vient d’où, cette eau-là?

— Je ne sais pas. Ralentis, tête dure!

— Hé! Mêle-toi de tes affaires!

Vous devinez la suite. Nous savons tous que ce que nos deux camarades ont cru être de l’eau n’était rien d’autre qu’une réflexion du ciel causée par le jeu du soleil, de l’air froid et de l’air chaud. Une simple illusion d’optique. Pour eux, cependant — supposons-les ignorants du phénomène —, c’était vraiment de l’eau, et c’est cette ignorance qui est à l’origine de la dispute dont nous avons été témoins.

Cette anecdote est certes amusante, mais comme nous savons tous, succomber à l’illusion d’un mirage peut être autrement plus tragique, surtout pour les voyageurs (ou animaux) assoiffés, qui s’épuisent à chercher désespérément de l’eau dans un désert qui n’en finit plus… et qui bien souvent en meurent.

Si le voyageur (ou l’animal) se précipite avec autant d’ardeur sur ce qui lui semble être de l’eau, c’est qu’il est aveuglé par la soif, aveuglement qui lui fera perdre toute notion de réalité et le conduira à la mort.

Selon l’enseignement du Bouddha, tous les humains souffrent du même aveuglement (avijjā pron. avid-Ja), c’est-à-dire de la difficulté à faire la différence entre apparence et réalité, persuadés que ce qui est perçu par les sens EST la réalité. Même s’il s’avère naturel pour chacun de nous de constater, par exemple, que le mur de béton devant nous EST RÉELLEMENT solide, nous serions tout de même disposés à accepter le propos du scientifique qui nous affirmerait que le mur possède deux réalités : une réalité apparente et une réalité ultime. Le mur n’est solide qu’en apparence alors qu’en réalité, il n’est qu’énergie et vibration. Mais il suffirait que notre tête rencontre le mur avec un peu trop de force pour que nous nous remettions à faire confiance à nos propres sens, et les propos du scientifique seraient immédiatement vus comme ridicules. « Le mur EST solide. La bosse sur ma tête en est la preuve. »

Profondément imprégnés d’une soif de sensations agréables (tanhā pron. tann-Ha), nous évaluons tout ce qui provient à nos sens en fonction du plaisir ou du déplaisir que ça peut nous procurer. Ce tanhā est une force qui moule notre façon de voir et gouverne toutes nos pensées, nos paroles et nos gestes. C’est le principe de plaisir évoqué par Freud et la psychologie moderne.

(Ce principe est à l’œuvre ici même, au moment où vous lisez ces lignes.)

Ce tandem avijjā-tanhā (aveuglement-soif) se manifeste jusque dans notre conception de nous-mêmes, et notre esprit transforme ce qui n’est qu’un simple jeu de phénomènes physiques et mentaux en un Je, une entité qui nous semble unifiée et durable, existant séparément de ses composantes⁠1.

Dans ce qui constitue le cœur de l’enseignement du Bouddha, toutes les contrariétés et tous les conflits que nous vivons — et les souffrances que nous en éprouvons — sont issus de notre croyance ferme (agrippement) en l’idée d’un Je qui, comme l’apparence d’eau sur une route ensoleillée, aussi convaincante qu’elle soit, n’est tout de même rien d’autre qu’un mirage. L’agrippement est ce refus de comprendre que ce Je n’est que pure fabrication de l’esprit.

Dans cette ignorance, notre esprit s’agrippe à sa propre fabrication, et cette illusion gouverne notre raisonnement, toutes nos pensées gravitant autour de ce Je.

Parmi les éléments mentaux qui composent l’être humain, la faculté de perception est vue non pas comme un facteur objectif et passif, mais comme un acte de conscience; une fabrication mentale, causée par ce tandem avijjā-tanhā, et c’est cette perception de nous-mêmes qui conditionne notre manière de voir le monde. Ainsi, tout ce que nous faisons, disons ou pensons est la manifestation de cette illusion, entrainant tous nos problèmes, toutes nos difficultés et toutes nos misères, grandes ou petites.

Il est facile de concevoir et d’accepter que les millions de couleurs que l’œil humain peut distinguer sont la combinaison de seulement 3 couleurs primaires, où, par exemple, les centaines de nuances de violet ne dépendent que de différentes combinaisons de rouge et de bleu, et qu’il suffirait de faire disparaitre le bleu ou le rouge pour que le violet cesse d’exister. Nous comprenons que le violet est l’apparence que prend la combinaison de rouge et de bleu.

Il est aussi facile de concevoir et d’accepter qu’une automobile ne pourrait pas continuer d’exister comme automobile si on en retirait le groupe motopropulseur, le groupe électrique, le groupe de direction, le châssis ou tout autre système. L’automobile est le résultat qui se manifeste lorsque nous assemblons ces différents systèmes.

Nous pouvons en voir la logique, mais lorsqu’il s’agit de nous, de Je, ce n’est plus la même chose, et la logique ne tient plus.

Ce tanhā nous forçant à faire quelque chose de cette masse complexe de données qui parviennent à notre conscience, nous inventons un Je, un Moi, un Mien. Chacun vit ainsi dans un monde de sa création, faisant de cette vue son lieu de repos, son principal soutien, son point d’appui : « Il y a en moi ou dans mon corps quelque chose qui est durable, agréable et substantiel. » Nous refusons de croire que nous sommes le résultat de la combinaison d’éléments physiques et mentaux et, c’est parce que nous en obtenons plus de plaisir que nous préférons croire en l’existence d’un Moi.

Ce qui n’est que réalité apparente est devenu réalité ultime, et nous en forgeons une personnalité, dotée d’attributs personnels (mes cheveux, mes yeux, mes jambes, mon intuition, mes connaissances, mes principes, ma douleur, mes sentiments, mon âme, etc.). Pour chacun, cette fantaisie n’en est pas une : nous possédons VRAIMENT des cheveux, des sentiments et une âme.

À l’instar de Narcisse qui tomba en amour avec sa propre image, nous sommes fascinés par notre construction et aveuglés par le plaisir qu’elle nous procure, et, au risque de perdre cette source de plaisir, nos pensées, nos paroles et nos gestes sont fabriqués dans le but de satisfaire et de protéger ce Moi.

Lorsque cette image de Moi est menacée, notre esprit met en branle une batterie de pensées, de raisonnements et d’objections pour invalider cette idée ridicule.

Mais revenons à la souffrance.

Lorsque nous examinons nos « Pourquoi ça m’arrive à moi? » ou bien « Faut-y être imbécile, me suivre d’aussi proche à cette vitesse! » ou encore « Elle m’a fait tellement mal! », nous pouvons y remarquer l’ommiprésence de ce Je. De ce Moi.

Dans ces moments d’illusion, Je suis victime de l’injustice de la vie, Je suis celle qu’un automobiliste harcèle, Je suis celui à qui on a fait tellement de mal. Chaque fois que nous nous sentons mal ou le moindrement contrariés, le Je est au centre de nos pensées.

L’enseignement nous révèle que nos croyances dogmatiques et nos certitudes sont très difficiles à éradiquer, et que nous ne pouvons pas arriver à nous détacher de notre image du Je par la simple force de notre volonté ou par un argument philosophique inébranlable. Nous pourrions passer des mois à nous répéter « Le Je n’existe pas! Le Je n’existe pas! Le Je n’existe pas! », et finir par penser que nous sommes enfin arrivés à nous sortir de cette illusion.

Nous pourrions peut-être vivre dans cette béatitude durant un certain temps, jusqu’au prochain coin de porte sur notre petit orteil ou notre prochain désaccord sur la situation politique, ou jusqu’à la prochaine peine rupture. Et là, nous ne serions pas plus avancés qu’avant.

Comme l’objectif du Bouddha était la sortie de toute forme de souffrance, il nous a légué une méthode pratique pour y arriver, qui trouve ses fondements dans la recherche constante de la réalité ultime: l’Octuple Noble Sentier.

Les exercices Vipassana font partie de cette approche et ont pour but le développement d’une faculté que nous possédons tous déjà, mais qui est largement sous-développée: la vision directe. En observant ces éléments physiques et mentaux qui composent ce Je, témoins passifs de leur interaction continuelle, nous pouvons lentement comprendre par nous-mêmes les rouages de notre propre esprit et comprendre comment nous nous empêchons de voir la réalité de notre existence.

Ce n’est qu’en dissolvant graduellement cet agrippement à cette image de Je que nous pouvons mettre fin une fois pour toutes à nos déprimes, nos rancunes, nos colères et nos angoisses, et atteindre ce havre de paix auquel tous nous aspirons.

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1 Voir Partie 2. Le vivant.

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