Les marionnettistes

Les sensations sont au centre de notre existence. Dans notre vie de tous les jours, ce sont les sensations qui conditionnent notre humeur et notre comportement. Si la plupart d’entre nous sourient à la vue d’un bébé, par exemple, c’est que cette impression visuelle a produit une sensation plaisante, et c’est cette sensation qui engendre le sourire. Par contre, chez une femme qui vient d’apprendre qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfants, la vue de ce même bébé produira une tout autre sensation, moins plaisante celle-là, et qui engendrera peut-être des larmes.

Conditionnés par ce désir de protéger ou de plaire à ce Moi auquel nous sommes si attachés, nous devons très rapidement évaluer tout stimulus et décider s’il est une source de douleur ou de plaisir (sensoriel ou mental). Le résultat de cette évaluation est la sensation, et c’est ce qui crée l’impulsion de réagir. En d’autres mots, nous nous faisons rapidement une idée de toute impression, idée qui s’accompagne d’une sensation, et réagissons à cette fabrication plutôt qu’à ce qui est initialement perçu. Un exemple : dans un sentier, un soir de pleine lune, un marcheur prend conscience d’une forme par terre, juste devant lui. En une fraction de seconde, son sang s’est glacé : un serpent. Saisi de frayeur à l’idée de ce qui pourrait lui arriver, il recule aussitôt, cœur battant. Inquiet d’être suivi, il jette un rapide coup d’œil en arrière. Comme le « serpent » ne semble pas bouger, il braque sa lampe de poche, et, avec un rire embarrassé, constate qu’il ne s’agit que d’une simple branche d’arbre. Il a fui ce qui n’a jamais existé ; un serpent qui n’était pas.

L’être humain réagit aux sensations produites par des images de sa propre fabrication. Voyant un camion qui vient rapidement vers nous, pour prendre un autre exemple, une image « danger » est rapidement fabriquée et produit la sensation qui nous commande de nous enlever de là.

La physique moderne commence maintenant à réaliser ce que le Bouddha avait découvert voilà 2500 ans : il n’existe pas de choses ; il n’existe que des événements qui s’influencent mutuellement dans une chorégraphie d’une très grande complexité.

Perplexe et désemparé devant cette complexité, notre esprit accepte les modèles qui correspondent à notre perception de la réalité et rejette ceux qui ne nous sont pas familiers. Ainsi, l’humain se fabrique et entretient un monde de choses et de personnalités, et toutes sont évaluées selon qu’elles sont susceptibles de lui rendre la vie agréable ou non. Ainsi, nous recherchons la compagnie de personnes qui nous plaisent, tout en s’éloignant de celles qui nous déplaisent, et tentons constamment d’éviter les situations désagréables en même temps que nous recherchons celles qui nous procurent du plaisir.

Ce processus visant à nous protéger ayant été si efficace pour nous maintenir en vie jusqu’à maintenant, nous ne le questionnons plus. Nous ignorons que ce sont nos propres fabrications qui conditionnent notre comportement, et c’est cette compréhension erronée de la réalité (la branche que le marcheur a prise pour un serpent) qui est à l’origine de tous nos conflits, des plus petites contrariétés quotidiennes aux accès de rage les plus violents, des petites inquiétudes au sujet du temps qu’il fera demain aux crises d’anxiété les plus débilitantes.

Chacun d’entre nous se place au centre de son « monde » et exige qu’il fasse ce qu’il faut pour éviter de le contrarier, nous portant à punir tout contrevenant de nos colères et de nos déceptions, qu’il s’agisse de la circulation du lundi matin ou du refus de l’augmentation de salaire « pourtant bien méritée ». À des paroles déplaisantes de notre partenaire de vie, nous contrattaquons avec des mots semblables ou des accusations, entretenant animosité, rancune et malveillance. Combien de ces paroles, entendues une fois et depuis longtemps passées, reviennent hanter notre présent, nourrissant déception et ressentiment, et résultant en liens d’amitié et familiaux difficiles ou carrément brisés.

La réagissant si rapidement aux événements ou à ce que disent ou font les gens, nous leur avons donné le pouvoir d’influencer notre humeur. Notre bien-être étant ainsi entre leurs mains, nous sommes, pour ainsi dire, devenus leurs marionnettes.

La bonne nouvelle est que nous avons tous la possibilité de couper les fils, et laisser les marionnettistes sans pouvoir sur nous. Tous nos problèmes, nos misères, nos contrariétés et notre souffrance ne provenant que de notre habitude à réagir à ce qui n’existe qu’en apparence, l’enseignement du Bouddha vise à ce que nous nous libérions de cette vilaine habitude de la réaction aveugle. En d’autres mots, nous libérer de notre propre esprit.

Le Bouddha ne nous demande pas de croire à ce qu’il a dit au sujet de la complexité de l’existence et de notre ignorance, mais de vérifier par nous-mêmes.

La méditation vipassanā nous aide tout d’abord à reconnaitre notre propre ignorance, et à en mesurer les conséquences sur notre vie, mais surtout — car c’est l’unique but du Bouddha —, à nous libérer des chaines produites par cette ignorance en remettant notre compréhension à l’endroit.

L’interaction entre les facteurs qui entrainent l’expérience de la souffrance est très complexe et déroutante, et les exercices vipassanā, en nous aidant à voir les choses telles qu’elles se produisent dans le présent immédiat, permettent — petit à petit — de décortiquer la complexité de ce processus, et, éventuellement, voir clairement ce qui s’y passe. Nous pouvons ainsi découvrir de quelle manière nous contribuons à notre propre misère, et effectuer les changements nécessaires.

Au fil des journées de la retraite, à systématiquement parcourir la surface de son corps et s’efforcer d’y observer toutes les sensations le plus objectivement possible, le méditant prend conscience de sensations qu’il n’avait jamais remarquées auparavant. Il découvre graduellement qu’il n’y a pas une seule parcelle de son corps qui soit vide de sensations, et que ce qu’il ressent est tout simplement la manifestation d’énergie et de changement. Réalisant qu’elles ont leur propre vie, allant et venant sans que le méditant puisse y exercer le moindre contrôle, sa croyance en un corps solide qui LUI appartient commence à perdre son emprise. Lentement, très lentement, ce concept d’un MOI, d’un MIEN commence à se défaire. Il réalisera éventuellement que ce n’est plus « SON dos » qui lui fait mal, mais qu’il s’agit plutôt d’un événement, c’est-à-dire l’apparition d’une simple sensation déplaisante.

Ne s’agrippant pas à cette sensation au dos, il poursuit son exploration. La douleur est toujours là, mais elle le dérange de moins en moins. Il constate que chaque fois qu’il comprend la nature changeante des sensations, il conserve l’équilibre de son esprit.

À ainsi voir que toutes les sensations, les plus grossières comme les plus subtiles, sont impermanentes, le méditant comprend qu’en étant constamment avide de sensations plaisantes, il se prépare à souffrir lorsque ces sensations agréables prennent inévitablement fin. Il comprend aussi qu’il ne lui sert à rien de tenir à ce qu’une sensation déplaisante disparaisse, car elle est destinée à disparaitre de toute façon.

Graduellement, avec le progrès dans la reconnaissance d’instant en instant de la véritable nature des choses, le voile de son ignorance se lève, et la lumière commence à se faire sur les mécanismes qui produisent tous ces tourments que l’être humain tente depuis toujours d’éviter. Très graduellement, il comprend que le véritable responsable de la misère de l’être humain ne réside pas à l’extérieur, mais dans son propre esprit. Il comprend que n’est pas « Lui » ou « Elle », qui lui a fait mal, mais son propre agrippement en la croyance en l’existence — réelle plutôt qu’apparente — d’une personnalité. Devant lui, il y a bien un être constitué de phénomènes physiques et mentaux, et qui tente d’être heureux, pris lui aussi dans le tourbillon de ses propres croyances, mais cet être en tant qu’individu n’est rien de plus qu’une fabrication de sa part.

Le méditant arrive à comprendre qu’il n’a pas à changer le comportement de cet « autre », mais se libérer de la prison de ses propres fabrications, de ses propres concepts.

Cette réalisation s’effectue de manière concrète et graduelle à force d’entrainer notre esprit à voir les choses telles qu’elles sont véritablement plutôt que comment elles nous apparaissent : il s’agit d’observer objectivement et sans réaction les différents phénomènes physiques et mentaux qui se produisent en nous. Ou plutôt, APPRENDRE à voir de cette manière, car les habitudes de réactions sont très solidement ancrées et difficiles à briser.

De retour à la maison, le méditant continue sa pratique vipassanā. En train de préparer le souper, il entendra le frigo qui démarre, verra un oiseau par la fenêtre, sentira les épices de la recette, goutera à la sauce, en même temps qu’il se grattera l’oreille ou sentira la fatigue s’installer dans ses jambes. Demeurant attentif, il verra que chacune de ces impressions s’accompagne d’une sensation. Il remarquera peut-être une sensation déplaisante prendre naissance au moment où il pense à son compte en banque. Auparavant, il se serait vu submergé d’inquiétude, mais là, il observera calmement ce qui se passe en se disant « Voyons voir combien de temps cette sensation va durer ! », bien souvent surpris de constater la disparition de la sensation avant même qu’il ait terminé sa phrase.

Parlant avec un parent ou un ami, il observera calmement les sensations qui se manifestent. Fort de son expérience personnelle, il voit que ce ne sont pas les paroles de l’ami qui sont déplaisantes, mais plutôt les sensations qui se sont manifestées. Là où il était dans l’ignorance du phénomène, maintenant il sait. Là où auparavant il lui aurait rendu la pareille, il ne lui veut maintenant que du bien.

Jour après jour, cette attention consciente aux sensations consolidera son savoir, et son état d’esprit ne sera plus dépendant des actions ou des paroles des gens ni des événements.

Les fils du marionnettiste auront été coupés.