Les sensations, au centre de notre vie

Comment est-il possible que le simple fait d’observer nos sensations puisse améliorer la qualité de notre vie et nous donner accès à cette paix que nous souhaitons tant ?

Selon le Bouddha, la réponse se trouve dans la constitution même de l’être vivant, et l’aspect qui touche les sensations pourrait se résumer ainsi : tout ce que nous disons et faisons — et même tout ce que nous pensons — est toujours accompagné et influencé par les sensations, et c’est l’ignorance de leur nature changeante qui est à l’origine de toute souffrance.

La méditation Vipassana est la technique qui aide à sortir de cette ignorance et à développer la compréhension de cette caractéristique d’impermanence, commune à toutes sensations. Au cours des dix jours que dure la retraite, puis en travaillant avec application une fois à la maison, la méditante apprend à « faire l’expérience » des sensations, plaisantes et déplaisantes, grossières et subtiles, afin de comprendre leur influence sur la qualité de sa vie. En parcourant de manière systématique la surface de son propre corps, elle développe une sensibilité qui lui permet de prendre conscience de sensations subtiles, jamais remarquées auparavant, jetant pour la première fois un début de lumière sur les forces qui s’opposent dans son propre esprit. Ce n’est qu’en apprenant à regarder de manière détachée qu’elle arrivera à voir clairement que les sensations ne sont rien d’autre que de simples phénomènes, qui ont leur propre vie, et qui apparaissent et disparaissent dans un flux rapide et continu.

Petit à petit et de manière toute naturelle, le lâcher-prise se développe. (NDA: voir le chapitre sur le lâcher-prise.)

Du même coup, en comprenant que ce sont ses propres réactions à ces sensations qui engendrent les tensions présentes et passées, elle réalise qu’elle détient maintenant le moyen d’éviter toutes ces tensions et toutes ces souffrances.

Mais qu’entend-on par « sensations », et pourquoi ont-elles un impact si grand sur la qualité de notre vie ?

La doctrine présente la faculté de ressentir comme une des quatre fonctions mentales de l’organisation du vivant, opérant en interdépendance avec la fonction physique. Cette fonction est centrale dans notre vie, car c’est par elle que passe l’expérience que nous avons de notre réalité du moment : ce sont les sensations qui nous disent qu’une expérience de vie est plaisante ou non. Si, par exemple, quelqu’un nous demande « comment ça va ? », il y a fort à parier que la réponse fera référence à un ressenti quelconque : « Je me sens triste », « Je me sens tellement bien ».

Si on demande à un ami qui vient d’exprimer de l’inquiétude comment il sait qu’il est inquiet, la réponse sera fort certainement « Je le SAIS, parce que je le RESSENS ». Comme on peut le voir, c’est le ressenti du moment qui dicte la réponse.

La gorge serrée, le cœur brisé, la chair de poule, les jambes molles, l’expression de nombreuses émotions humaines comprend une référence à une sensation quelconque. Qui ne sent pas son cœur accélérer un petit peu lorsque le véhicule qui surgit derrière le sien est une voiture de police, pour faire place à une sensation très plaisante de soulagement lorsque la voiture continue son chemin ?

Pensons à cette joie que nous ressentons à la simple vue d’un jeune enfant, surtout s’il est de notre famille. Notre cœur bat un peu plus vite, emplissant notre poitrine de sensations tellement plaisantes. Ce sont ces sensations qui nous disent l’amour que nous avons pour ce petit être. Et comme nous aimons ces sensations agréables, nous tenons à ce qu’elles durent le plus longtemps possible, et sommes effrayés par tout ce qui risquerait d’y mettre fin.

C’est aussi cet élan intérieur que nous ressentons à la vue d’un beau coucher de soleil, et qui fait que ce sont de tels moments qui nous font oublier nos problèmes et penser à la beauté du monde. S’il n’en tenait qu’à nous, nous ferions s’arrêter ce temps qui s’écoule trop vite.

Assis sur son coussin (ou dans sa chaise), le méditant commence à ressentir de la douleur au dos, aux fesses ou aux genoux. Cette fois-ci, le temps s’écoule trop lentement, au point où le méditant peut même développer de la colère pour cet enseignant qui semble avoir oublié de signaler la fin de la séance.

Il n’est donc ni exagéré ni faux de dire que les sensations sont au centre de nos expériences de vie.

Cela peut sembler excessif d’attribuer autant d’importance à l’observation attentive des sensations, et plusieurs seraient tout à fait justifiés d’exprimer leur désaccord, jugeant la démarche complètement inutile. C’est pourquoi le Bouddha a toujours suggéré d’éviter les « débats philosophiques » et de plutôt se fier à son expérience personnelle.

Lorsqu’il enseignait au MIT, Richard Feynman, prix Nobel de physique, commençait ses cours et ses conférences par :  « Peu importe la beauté de votre théorie, peu importe votre intelligence. Si elle n’est pas en accord avec l’expérience, elle est fausse ».

Dans ce laboratoire qu’est la salle de méditation, nous nous entrainons à faire abstraction de nos concepts et opinions, et à faire l’expérience de ce qui est vrai à propos des sensations. À mesurer par nous-mêmes leur influence sur nos pensées, nos paroles et nos gestes.

Si, une fois de retour à la maison — et surtout en dehors des séances de méditation —, nous demeurons attentifs aux sensations, nous pouvons voir de plus en plus clairement la mécanique qui engendre la souffrance : c’est l’habitude de la réaction. Lorsqu’une sensation est agréable, nous en voulons plus ; ce qui produit une réaction. Lorsqu’une sensation déplaisante se manifeste, nous tenons à ce qu’elle disparaisse ; nous voulons nous en éloigner : ce qui produit aussi une réaction.

À l’instar du phénomène de rétroaction acoustique, où un microphone placé devant un haut-parleur finit par produire un sifflement rapidement insupportable, notre réaction nourrit la sensation déplaisante, qui, à son tour, nourrit la réaction, processus de rétroaction qui s’amplifie très rapidement, trouvant bien souvent son point culminant dans une crise d’anxiété, de larmes ou de rage.

La conscience des sensations nous permet de voir le danger de cette dangereuse progression de ce phénomène de rétroaction et d’y mettre fin avant qu’il soit trop tard.

Toute sensation — qu’elle soit agréable ou désagréable — est un stress. Et ce stress, si imperceptible qu’il soit, nous commande de faire quelque chose. C’est la réaction.

Dans son enseignement, le Bouddha explique pourquoi toute sensation constitue un stress, et d’où vient le besoin de réagir. Il explique également la manière de se sortir de cet engrenage : devant toute sensation, en prendre note, et ne rien faire.

Bien entendu, ce n’est pas parce que nous nourrissons une confiance absolue en ce que dit le Bouddha, que nous allons rester impassibles devant un solide coup de marteau sur un doigt ou devant la destruction de sa maison par le feu. Ni qu’un homme normalement constitué va être parfaitement indifférent à la vue d’une jolie femme. Ce n’est pas le but non plus.

Le but de la conscience attentive de tout instant est de nous ouvrir les yeux sur les causes de notre propre souffrance, de nos propres conflits intérieurs, et de nous donner la possibilité de s’en libérer.

Nos journées nous offrent une multitude d’occasions de cultiver la conscience attentive. Le Bouddha nous demande de faire une utilisation compétente de toutes les occasions qui se présentent : du souvenir « douloureux » qui remonte à la surface, jusqu’aux paroles « blessantes » que nous entendons.

Nous découvrons ainsi que nous sommes parfaitement capables de laisser passer ce souvenir ou ces paroles sans nous y accrocher, et se mettre à l’abri de ce piège de l’habitude de la réaction aveugle.