L’existence de la souffrance

Ça commence mal !

Vous vous êtes procuré ce livre, peut-être par curiosité, peut-être pour y trouver de quoi améliorer votre vie, et voilà qu’il y est question de souffrance. Pourquoi revenir là-dessus, direz-vous ? Nous connaissons plutôt bien le sujet, non ?

Qu’il s’agisse du mal que nous a fait un parent ou un ami, du décès de la mère tant aimée, de ces gens qui empoisonnent notre vie ou de l’hiver qui revient chaque année, nous vivons tous (ou avons tous vécu) ces choses que nous ne voulons pas ou que nous n’avons jamais voulues. De l’ordinateur trop compliqué à la rencontre du petit orteil avec le coin de la porte, en passant par toutes ces sollicitations téléphoniques et par le cancer qui peut nous tomber dessus à tout moment, chacun de nous possède sa propre liste d’inquiétudes et de contrariétés, certaines faisant plusieurs pages, et parfois écrites en grosses lettres.

C’est sans oublier ce manque d’argent, ce grand amour qui nous est peut-être refusé et cette carrière que nous aurions tant voulue, en plus des petits-enfants que nous voyons trop peu, et tous ces pays que nous ne pourrons jamais visiter.

Et puis il y a la jeunesse, la vigueur et la santé qui lentement nous abandonnent, remplacées par les rides, les raideurs, la maladie, et, le plus loin possible, la mort comme affront final.

À cette résignation que nous affichons devant ces « ce qui n’aurait pas dû être », nous opposons une résistance aux « ce qui ne devrait pas être », et tentons de nous en protéger le plus longtemps possible. Nous éloigner de ces gens qui nous stressent, surveiller notre alimentation, nous mettre au yoga ou à la méditation, ce ne sont ni l’imagination ni les palliatifs qui nous font défaut.

Mais la vie ne manque pas non plus d’imagination, et, alors que nous pensions nous en être enfin sortis, nous donne constamment de nouveaux crocs-en-jambe, semblant attendre que nous nous soyons relevés pour nous en présenter un autre. Sans répit, et comme ça jusqu’à la mort.

Cette impression d’impuissance devant l’inévitabilité des revers de la vie et de la futilité de nos réponses nous plonge parfois dans un état oppressant de choc, de consternation et d’angoisse, nous portant à nous demander à quoi tout ça peut bien rimer. Alors nous préférons ne pas y penser, et endormir secrètement nos préoccupations et notre douleur dans les lectures, dans les voyages ou dans l’alcool, dans les médias sociaux, n’importe quoi susceptible de nous distraire… le tout en espérant traverser la vie sans avoir trop mal.

Mais ne fermez pas le livre.

Nous savons tous qu’un bon médecin n’accueillera pas celle ou celui qui a mal avec l’idée bien arrêtée de la prescription à remplir, mais cherchera d’abord à comprendre le mal lui-même. Ce n’est qu’en posant un diagnostic complet qu’il pourra déterminer la vraie cause du mal, donner l’heure juste au patient, et prescrire le traitement adéquat.

C’est ce que le Bouddha a fait, le mal étant la souffrance, et le patient, l’humanité.

Qu’est-ce que la souffrance ? Pourquoi existe-t-elle ? Quelle en est la cause ? Est-ce possible de s’en libérer ? Comment faire ?

Toutes les réponses à ces questions, le Bouddha les trouva dans la coproduction conditionnée (paṭicca samuppāda) ou chaine de causalité, un ensemble cohérent de lois qui établit les conditions favorisant l’apparition et la perpétuation de la souffrance ainsi que celles en permettant la cessation. (Une parenthèse s’impose ici pour préciser qu’il ne faut pas comprendre la coproduction conditionnée comme une création du Bouddha, mais plutôt comme des lois qui ont toujours existé et qui ont été découvertes par lui. Un peu comme Newton, qui n’a pas inventé la gravité, mais en a découvert les lois.)

Ceci étant, cela devient ;
Ceci apparaissant, cela naît.
Ceci n’étant pas, cela ne devient pas ;
Ceci cessant, cela cesse [de naître].

Cette formulation d’apparence simpliste résume les relations qui gouvernent cette chaine de causalité en proclamant — en résumé — que tout ce qui existe dépend de conditions, et que si ces conditions disparaissent, alors ce qui existait cesse d’exister. Un pommier, par exemple, ne peut apparaitre que s’il existe, entre autres, une semence, un support, de l’air, de l’eau et du soleil (et quelques autres éléments). Il ne pourra croitre et produire de bons fruits que si toutes ces conditions sont présentes et maintenues ; et il suffirait que l’air cesse d’exister pour que le pommier fasse de même. À son tour, celui-ci permet aux pommes et aux pépins d’apparaitre, en même temps qu’il fournit les branches pour les nids des oiseaux, les fleurs pour les abeilles, et l’ombre pour les amoureux.

Sans entrer dans les détails, il suffit d’entendre que la chaine de causalité — et ses multiples boucles de rétroaction — s’applique à plusieurs échelles en même temps — des simples instants d’émotion humaine jusqu’à la durée complète d’une vie, où chaque facteur dépend des autres en même temps qu’il les influence — pour en deviner la complexité. Et pour comprendre l’ampleur du problème de la souffrance et l’extraordinaire difficulté d’y mettre fin.

Un autre aspect de cette chaine de causalité — et c’est majeur — réside dans le fait qu’il n’existe pas de cause première à la souffrance, ce qui fait qu’elle existe depuis la nuit des temps, et qu’elle va toujours exister. C’est pour cette raison que la coproduction conditionnée est le plus souvent représentée comme une roue, ne contenant ni début ni fin et tournant sans cesse.

Encore là, ne fermez pas le livre : il y a une bonne nouvelle. Si on regarde attentivement la citation du haut, on y voit que ces conditions qui ont permis à la souffrance d’exister et de perdurer sont aussi les mêmes qui permettent de s’en libérer. En d’autres mots, la souffrance étant « causée », c’est-à-dire étant elle-même sujette à des conditions, le fait d’identifier et d’éradiquer cette cause y mettra fin une fois pour toutes. Par conséquent, chacun peut espérer se libérer complètement de la souffrance (actuelle ou possible), et en faisant cesser la cause.

Mais voilà, s’émerveiller des propos du Bouddha, de son raisonnement personnel ou de ses propres lectures présente certes une valeur, mais ça ne nous fait parcourir qu’une partie du chemin. Dans son enseignement, le Bouddha disait que nous sommes héritiers du kamma[1] — de l’ensemble des actions — que nous accomplissons, et, parmi toutes ces actions, certaines sont productrices de mauvais résultats et d’autres, de bons résultats. Par extension, notre expérience de chaque moment de la journée — tout ce que nous percevons, ressentons et connaissons — est l’héritage de notre propre kamma, c’est-à-dire le résultat de toutes nos actions, passées et présentes. Comme nous pouvons le constater, et contrairement à la croyance populaire, kamma (ou karma) ne veut pas dire destin, mais plutôt action.

C’est à partir de ce regard que nous arrivons à découvrir que la véritable cause de la souffrance n’est pas à l’extérieur — dans la société ou dans les circonstances de notre vie — mais beaucoup plus près, dans notre propre esprit. En d’autres mots, nous souffrons davantage de la façon dont nous nous parlons à nous-mêmes que des événements extérieurs.

Le Bouddha nous fait voir que nous détenons la clé pour ouvrir la porte de sa propre prison. Il est par conséquent de notre propre choix de nous en servir.


[1] Karma, en langue sanskrite