Par soi-même

Lors d’un discours au peuple Kalama, le Bouddha recommanda aux gens d’utiliser son enseignement de manière intelligente et constructive, afin d’en vérifier la valeur et l’utilité par eux-mêmes, dans leur propre vie.

Ne vous basez pas sur ce qui a été acquis à l’avoir entendu souvent, ni sur la tradition, ni sur la rumeur, ni sur ce qui se trouve dans une écriture, ni sur des opinions, ni sur un axiome, ni sur un raisonnement habile, ni sur un parti pris en faveur d’un concept qui a été réfléchi, ni sur les capacités apparentes d’un autre, ni sur votre admiration pour un « maitre ». Kalamas, lorsque vous savez vous-mêmes : « Ces choses sont habiles, ces choses ne sont pas blâmables, ces choses sont louées par les sages, entreprises et observées, ces choses mènent au bien de tous et au bonheur », entrez et demeurez en elles.

C’est par l’expression « lorsque vous savez vous-mêmes » que se manifeste le caractère unique et sensé de l’enseignement du Bouddha. Pour nous éviter les mauvaises conséquences qu’entrainent nos erreurs de jugement et d’opinion, il nous encourage à soumettre à l’analyse critique et à la vérification par les faits ce que nous sommes convaincus de savoir. Pensons au scientifique et astronome Carl Sagan, qui avait l’habitude de dire « toute affirmation extraordinaire nécessite des preuves extraordinaires ».

Dans le discours, le Bouddha explique les deux manières habituelles pour l’être humain normal d’acquérir des connaissances, afin que les Kalamas en comprennent les limites et les dangers. Dans un premier temps, si ce qu’ils « savent » ne dépend que de ce qu’ils ont entendu ou lu, alors ce savoir se résume à une croyance de plus dans leur philosophie de vie. Ce discours s’adresse à chacun de nous, car comme c’est notre philosophie de vie qui exerce une influence déterminante sur nos pensées, sur nos paroles et même sur nos gestes, alors nous avons cédé la qualité de notre vie à un concept ou à une personne.

Dans un second temps, il leur recommande la prudence avec les conclusions de leurs propres réflexions, en faisant preuve de vigilance envers leur instrument de raisonnement lui-même, c’est-à-dire envers leur propre intellect, car ils risquent de ne pas faire la différence entre ce qui constitue un « savoir » et ce qui n’est qu’une « opinion ». Encore là, ce discours s’adresse à chacun de nous, car, l’être humain étant doté d’une forte tendance à tenir à ses propres opinions et à sa manière de voir, cet agrippement peut nous rendre moins aptes à distinguer ce qui SEMBLE vrai de ce qui EST vrai.

L’expérience maintenant célèbre du gorille invisible[1] (environ 50 % des gens ne voient pas l’étudiante déguisée en gorille qui se présente directement dans leur champ de vision) est une démonstration éclatante de la facilité avec laquelle nous pouvons être la proie d’illusions. L’être humain est si certain de l’infaillibilité de sa raison que, dans l’étude, ces mêmes personnes qui n’avaient pas vu le gorille refusaient obstinément de croire qu’elles avaient été victimes de l’illusion, et qu’il y avait sûrement un truc.

C’est envers ce « on peut tromper les autres, mais pas moi », c’est-à-dire envers la haute opinion que nous avons de nous-mêmes que le Bouddha recommande la prudence.

Dans le discours aux Kalamas, l’emploi des expressions axiome, raisonnement habile, parti pris et admiration, évoque la présence de l’élément subjectif dans nos jugements et nos décisions. Avec nos opinions arrêtées sur le monde, à coup de « cette personne est comme ci » ou « elle devrait être plus comme ça », nous posons un verdict final et sans appel. Par conséquent, c’est le juge lui-même que nous devons soumettre à l’analyse critique. Suspendre nos « je sais », le temps de nous demander « comment sais-je que cela est vrai? », sans faire référence à cette personne que nous regardons, mais à notre propre manière de penser.

Combien de conflits — internes ou externes — auraient pu être totalement évités par un examen critique de notre propre machine à connaissance!

Le discours aux Kalamas englobe les deux formes habituelles de savoir — le savoir sensoriel et le savoir raisonné —, et en introduit une autre, rarement utilisée par l’être humain normal, mais qui jouera un rôle capital pour toute personne désirant améliorer sa propre vie : le savoir vécu, basé sur l’expérience personnelle. Pour illustrer la différence entre les trois, le cours de méditation vipassanā présente une analogie.

Il est l’heure du lunch, et une personne entre dans un restaurant. Elle parcourt le menu puis sélectionne un plat qui lui parait particulièrement invitant. C’est le savoir sensoriel, issu de la confiance en la véracité de la description du plat sur le menu. Observant ensuite les dineurs tout autour, elle en voit qui ont commandé la même chose, et qui semblent se régaler. Un court raisonnement lui fait conclure que le plat est décidément très bon, et elle se voit déjà en train de le savourer. C’est le savoir raisonné. Mais est-ce qu’elle sait vraiment? Le plat pourrait très bien avoir été cuisiné avec des épices trop fortes ou avec un ingrédient non mentionné sur le menu, et auquel la cliente est allergique. Ce n’est qu’au moment d’être servie et d’avoir goûté qu’elle peut enfin « savoir » qu’elle a fait un bon choix. C’est le savoir vécu, un savoir direct plutôt qu’un savoir par procuration.

Par conséquent, pour expliquer le fait de la souffrance et la manière d’y mettre fin, le Bouddha n’a pas élaboré un système de concepts, de dogmes ou d’idées, difficilement accessible pour l’être humain ordinaire, mais plutôt un enseignement issu de réalités factuelles et démontrables, que chacun peut vérifier par lui-même dans sa propre vie de tous les jours.

Plutôt que par l’entremise des connaissances des autres ou de « réflexions personnelles », le Bouddha nous invite à commencer par développer notre propre esprit, afin de devenir d’habiles témoins de l’origine et de l’agencement de nos propres pensées.

C’est surtout de cette manière que nous pouvons déceler la véritable origine de nos préférences personnelles pour une idée plutôt qu’une autre, ou pour un « maitre à penser » en particulier, ainsi que du préjugé favorable que nous entretenons envers les conclusions de nos propres réflexions.

Il nous incombe donc de nous examiner nous-mêmes, comme le ferait le médecin qui veut vraiment connaitre son patient. Une exploration objective et rigoureuse de tous les aspects de la vie de cet être psychophysique complexe que nous sommes.

Le méditant vipassanā est un peu comme l’enquêteur qui rassemble les morceaux et reconstitue le fil des événements qui ont mené au crime, mais avec une différence importante : le méditant ne regarde pas ce qui S’EST PASSÉ, mais regarde plutôt ce qui se passe au moment même où ça se passe, témoin du fil des événements internes, autant physiques que mentaux.

Développer cette faculté de vision directe exige de la patience et de la persévérance, car nous sommes susceptibles de nous laisser décourager par les difficultés du début, nous empêchant de voir les bienfaits qui sont déjà présents. Lorsque nous entreprenons un programme de musculation, par exemple, nous ne voyons pas immédiatement le développement de la force de ces muscles jamais ou peu utilisés, mais ils se raffermissent par en dedans, et les effets bénéfiques de cette transformation commencent à se manifestent assez rapidement.

Le Bouddha ne cessait d’insister sur la vérification personnelle des différents aspects de son enseignement, plutôt qu’une obéissance aveugle. La foi peut être très forte, et, quand elle devient assez forte pour exclure la raison, elle évolue en sectarisme, avec tous les excès dont témoigne l’histoire jusqu’à nos jours. C’est précisément le danger de toute vision du monde entièrement établie sur la foi ou sur la conviction de savoir. La pratique bouddhiste qui ne se résumerait qu’à de la dévotion pour le Bouddha, à des rituels ou à de l’adoption exclusive des seuls aspects de l’enseignement qui nous plaisent ne fait pas exception. Pratiqué de cette manière, son enseignement risquerait de n’être pas différent de religions ou d’idéologies, ni — comme on peut malheureusement le constater aujourd’hui — exempt d’intolérance et de cruauté.

Les doctrines du bouddhisme ne sont donc pas des dogmes à absorber sans réflexion, mais des vérités universelles qui, pour être utiles, doivent être comprises dans toutes leurs implications. La pratique régulière et continue cultive une attitude critique de l’esprit, mais suffisamment souple pour accepter une nouvelle idée lorsqu’elle se révèle conforme à la raison, à l’observation neutre et à l’expérience personnelle.

Cette souplesse est importante, car bien que l’enseignement du Bouddha ne soit pas issu d’une révélation surnaturelle, il va bien au-delà des connaissances empiriques avec lesquelles il commence, sans jamais entrer en conflit avec ce que nous sommes capables d’observer et de vérifier par nous-mêmes. Au lieu de contredire la connaissance et la raison, la doctrine les accepte, les utilise et les complète.

Par ce discours au peuple Kalama, le pratiquant dispose d’une charte de liberté intellectuelle.

Le Bouddha fut le seul enseignant qui donna à tous les moyens pratiques et concrets pour vérifier la doctrine de manière empirique, c’est-à-dire d’en « tester » l’effet sur sa propre vie, d’instant en instant et à plus long terme.

L’enseignement consiste donc à développer, petit à petit et de manière concrète, cette faculté de vision directe, permettant de déceler très tôt les erreurs de perception et d’intention, afin d’éviter les pensées, les paroles et les gestes qui nous occasionnent souvent tant de problèmes.


[1] Cécité d’inattention:

https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9cit%C3%A9_d%27inattention

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