Un art de vivre

Durant presque dix jours de travail, le méditant a « testé » l’enseignement du Bouddha, afin d’en vérifier la logique et l’efficacité par lui-même. Il a commencé à comprendre qu’il vaut mieux suivre les principes d’action qui conduisent à un bonheur sûr que de le laisser dépendre du hasard, de la chance ou du comportement des autres. En goutant à ce que le Bouddha entendait par « le bonheur véritable ne dépend que de ses propres actions (kamma[1]) », il voit sa vie sous un angle nouveau, et prend la mesure de sa propre responsabilité face à son désir de bonheur. Cette façon de voir en profondeur le met face aux obstacles qu’il se crée lui-même par ses propres maladresses, et il commence à comprendre pourquoi ses moments de bonheur ont toujours été si fragiles et si peu durables.

Ce début de sagesse lui fait réaliser qu’avant de pouvoir apporter toute amélioration à sa vie, le méditant doit d’abord exposer ses erreurs et maladresses au grand jour et en constater l’étendue. Et pour y arriver, il s’est équipé d’un projecteur capable de jeter un faisceau de lumière sur tout ce qui se passe dans son propre esprit.

Ce projecteur, c’est la conscience attentive et l’équanimité que lui permettent de développer les exercices vipassanā et pénétrer son propre esprit.

Grâce à la sagacité[2] qui commence à germer, le méditant vipassanā découvre à quel point son esprit est prompt à réagir aux sensations, et que ce sont ces réactions qui sont à l’origine de ses multiples et changeants états d’esprit. Mais l’enseignement du Bouddha est stratégique, car il ne suffit pas au méditant de découvrir que ses erreurs et maladresses sont responsables de son mal-être et de la fragilité de son bien-être, il doit maintenant apprendre à les remplacer par des actions habiles.

C’est au moyen de l’observation systématique et objective des sensations que le méditant a vu qu’entre une sensation et la réaction qui suit, se trouve un tout petit moment (une fraction de seconde) où il a l’option d’agir (ou penser) de manière habile, en détruisant cette tendance à réagir aux sensations plutôt que continuer d’y céder aveuglément.

Le Bouddha enseigne que pour éradiquer cette mauvaise habitude qu’est la réaction aveugle, le méditant doit d’abord apprendre à ne rien faire. Observer attentivement ce qui se passe en lui, et, dans un deuxième temps, comprendre. Ce n’est qu’au moyen de la puissance combinée de ces deux kamma qu’il peut comprendre la nature des choses, en l’occurrence, que toute sensation est un phénomène naturel et changeant. Cette compréhension de l’impermanence des sensations le place devant un choix : s’agripper ou bien laisser aller. Pour en avoir fait l’expérience durant ces dix jours, il réalise que chaque fois qu’il s’approprie la sensation — en en faisant « sienne » —, il génère un stress qui lui commande de « faire quelque chose », c’est-à-dire la faire disparaitre lorsqu’elle est déplaisante ou la retenir lorsqu’elle est plaisante.

Comme il a aussi fait l’expérience des bienfaits de ne pas s’approprier la sensation, il choisit plutôt de travailler à affaiblir et détruire cette fâcheuse habitude de la réaction d’aversion ; ou d’avidité, dans le cas de sensations plaisantes.

Il a appris à développer l’arme ultime pour révéler et détruire cette habitude de l’agrippement : l’équanimité (upekkhā), c’est-à-dire la capacité de conserver l’équilibre de son esprit face à toute sensation.

Il est essentiel pour le méditant de bien comprendre ce qu’est upekkhā, car il pourrait mal interpréter pourquoi le Bouddha l’y attribuer autant de valeur. Développer upekkhā, c’est cultiver une attitude d’indifférence, de neutralité et d’impartialité envers tous les phénomènes — mentaux et physiques —, spécialement les sensations physiques. Cette indifférence n’implique aucunement une attitude de « je me fous de tout » ou « je me fous de ce qui peut arriver aux autres », attitude qui ne produirait que de mauvais résultats, pour soi ET pour les autres. Il s’agit d’une indifférence intelligente, et qui produit des résultats bienfaisants, et pour soi, et pour les autres.

Encore là, l’enseignement du Bouddha est stratégique : comment faire pour que cette intention de produire des résultats bienfaisants pour tous ne reste pas qu’un vœu pieux, mais trouve une réalisation dans l’action ?

C’est pour favoriser cette actualisation dans l’action que toutes les retraites vipassanā se terminent par l’initiation à une autre forme de méditation : Mettā Bhāvanā, le développement de l’amour bienveillant, de la générosité et de la pureté d’intention, consistant à souhaiter le bonheur de tous les êtres. Au fil des jours, le méditant réalise qu’en développant à la fois la concentration et la sagacité, vipassanā ne consiste pas seulement en un entraînement de l’intellect : c’est aussi un entraînement du cœur.

L’agrippement étant une habitude égocentrique de l’esprit, que le méditant doit maintenant remplacer par une habitude antidote de bienveillance universelle (mettā), il est recommandé que, de retour à la maison, le méditant termine toutes ses séances vipassanā par quelques minutes de Mettā Bhāvanā.

Il s’agit aussi d’un indicateur qui lui permettra de vérifier la qualité de sa pratique. Si chaque fois que, par exemple, à ce qu’il a perçu comme déplaisant, il réagit avec de l’aversion, il a l’occasion de s’ouvrir les yeux et de reconnaitre qu’il ne pratique pas vipassanā de manière intelligente. Cette prise de conscience est précieuse pour lui indiquer qu’il est tombé dans ce qui est appelé le jeu des sensations, c’est-à-dire l’intention de produire des sensations plaisantes et d’éviter les sensations déplaisantes. Cette prise de conscience lui indiquera qu’il n’est pas sur la voie qui doit le mener à l’émancipation, mais bien dans le sens opposé.

Les exercices vipassanā sont là pour aider le méditant à découvrir ses véritables intentions, et de les purifier. La sagacité qu’il commence à cultiver l’aide à comprendre ce qu’il ne pouvait voir auparavant, c’est-à-dire que toutes les sensations, même les plus furtives, sont toujours suivies d’une intention. En d’autres mots, si le méditant réagit avec de la colère, par exemple, ou même s’il ne fait que penser en mal de quelqu’un, c’est qu’il en avait l’intention.

Nous connaissons tous la maxime « L’argent de fait pas le bonheur ! ». Mais connaissons-nous ce qui CONDUIT au bonheur ?

Grâce à la pratique de l’Octuple Noble Sentier[3], le méditant vipassanā peut s’habituer à rechercher la tonalité du sentiment dans les intentions elles-mêmes. Cette concentration le prépare à l’une des intuitions les plus radicales du Bouddha, à savoir que la souffrance n’est pas quelque chose que l’on endure passivement, c’est une action intentionnelle : l’acte mental de continuer de s’accrocher à cette image de Soi. Avec la sagacité que l’aident à cultiver les exercices vipassanā, ces paroles du Bouddha — le bonheur est dans l’intention de faire le bien, et dans la réalisation de cette intention — sont maintenant une vérité pour le méditant.

Puissent tous être paisibles, heureux et libérés !


[1] Voir le chapitre Bouddhisme en jeans.

[2] Déf du Centre National de Resources Textuelles et Lexicales : Pénétration, finesse, vivacité d’esprit qui fait découvrir et comprendre les choses les plus difficiles.

[3] Voir le chapitre Bouddhisme en jeans.