Un voyage intérieur

Pour avoir un aperçu de cette manière concrète d’exploration intérieure, passons par une courte expérience mentale d’exploration de soi; fictive, sûrement, mais qui je l’espère permettra d’avoir un aperçu de ce qu’est cette faculté de « vision mentale pénétrante » (vipassana).

Nous voici dans un vaisseau. Un vaisseau qui n’existe que dans notre esprit, car il s’agit d’un vaisseau spatio-temporel, qui peut devenir infiniment petit et se déplacer à une vitesse proche de celle de la lumière. Comme nous allons entrer dans le corps, nous devons pouvoir le faire sans heurter quoi que ce soit, et traverser la matière, silencieusement et sans l’altérer. De plus, comme c’est un vaisseau « temporel », nous aurons la faculté de voir en ralenti ou en accéléré.

Comme nous serons infiniment petits, nous aurons besoin d’un GPS ultra-précis, pour nous dire au millimètre près où nous nous trouvons à l’intérieur de ce corps que nous allons explorer.

Enfin, nous allons explorer notre propre corps, mais comme s’il ne s’agissait pas du nôtre, c’est-à-dire simplement témoins passifs de ses activités quotidiennes.

Commençons par un balayage de la surface du corps. Les capteurs perçoivent différentes qualités de chaleur, de mouvement et de dureté, ce que l’esprit perçoit comme sensations corporelles, qui peuvent être agréables aussi bien que désagréables. Nous pouvons constater que ces qualités varient en proportion et en changement constant, tantôt avec une prédominance de chaleur, tantôt avec une prédominance de mouvement ou de dureté.

Nous aurions pu commencer notre voyage intérieur n’importe où, mais nous avons choisi de pénétrer le petit orteil du pied droit. Immédiatement, le tableau de bord nous indique que nous traversons l’épiderme, la jonction dermoépidermique et le derme. Partout autour du vaisseau, nous pouvons voir une véritable armée de bactéries, de microchampignons et d’acariens s’affairant à protéger la peau d’attaques ennemies. Nous arrivons ensuite dans un monde de cavernes; des milliers de cavernes, de dimensions variées et toutes reliées entre elles, et le GPS nous apprend que nous nous trouvons dans les os.

Après une courte exploration de ces « cavernes », nous traversons la paroi d’un capillaire sanguin pour y faire une incursion. Étant très petit, notre vaisseau n’est pas entrainé dans le courant, ce qui nous permet de demeurer stationnaires et voir s’écouler le plasma, entrainant des milliards de globules rouges, de plaquettes et de globules blancs. Nous assistons aussi au spectacle impressionnant du transport de déchets ainsi qu’au combat des globules blancs contre les multiples virus, bactéries et autres parasites qui tentent constamment d’envahir le corps.

Et là, parmi les cent mille milliards de cellules à notre disposition, nous en sélectionnons une au hasard. Comme nous sommes maintenant très petits, et, avant même de nous retrouver à l’intérieur de la cellule choisie, nous ne pouvons faire autrement qu’être émerveillés par la complexité de la membrane qui l’entoure, avec, entre autres, ses protéines et le cholestérol.

Avant d’entrer dans la cellule, regardant tout autour du vaisseau, nous remarquons encore la présence de bactéries. Leur quantité est énorme, et certains scientifiques affirment qu’il s’en trouve dix fois plus que le nombre de cellules, tandis que des recherches plus récentes concluent qu’il y en a à peu près autant que les cellules, et que certaines régions en contiennent plus que le nombre de cellules, tandis que d’autres en contiennent moins. Devant la quantité de bactéries qui peuplent les cellules du corps, pouvons-nous dire que si nous pénétrons une bactérie, nous ne sommes plus dans le corps humain, mais plutôt dans un être étranger ? Certains scientifiques de l’école du « 10 fois plus » ont affirmé, à la blague, que le corps humain est ce que les bactéries ont fabriqué de mieux pour se déplacer.

Mais nous avons autre chose à faire. Entre les 14 différents éléments qui composent chaque cellule, nous en choisissons un pour aller à la découverte de l’ADN. Nous avons sélectionné la mitochondrie, considérée comme la centrale énergétique de la cellule, elle qui convertit le glucose de la digestion en énergie utilisable par les muscles.

Encore là, nous avons le choix : avec cent mille milliards de cellules, chacune abritant 23 paires de chromosomes, le chiffre commence à être plutôt élevé. Nous pénétrons donc un chromosome X, car il est autant présent chez l’homme que chez la femme.

Enfin, nous approchons de la destination du voyage : l’ADN. Sur le tableau de bord, une alarme nous signale que, à notre insu, le corps s’est déplacé, et que nous nous trouvons maintenant dans la vésicule biliaire, après être passés par la vessie et l’estomac. Pourquoi pas? C’est partout pareil.

Nous parcourons la molécule d’ADN, et ça dépasse l’entendement. L’ordinateur de bord fait un rapide calcul, et nous apprenons, stupéfaits, qu’en mettant bout à bout chacune des molécules d’ADN du corps, nous obtenons une réponse : 32 aller-retour Terre/Soleil.

Nous ne devons pas nous laisser arrêter par cette merveille, car le voyage n’est pas terminé, et nous avons quand même à choisir parmi les milliards d’atomes qui composent chaque molécule d’ADN. Allons-y avec l’hydrogène. Contrairement à ce que l’étymologie le laisse supposer, l’atome n’est pas la plus petite unité possible, indivisible et solide. On peut le pénétrer pour y découvrir d’autres éléments.

Et là, nous demandons au vaisseau de s’immobiliser, car le spectacle est à couper le souffle : nous avons pénétré l’infiniment petit et nous nous trouvons maintenant dans l’infiniment grand. Entre le proton que nous voyons et l’électron qui l’accompagne, la distance est telle que si on ramenait la dimension du proton à celle d’un ballon de soccer, dans un stade de Montréal, par exemple, on ne retrouverait l’électron que dans un stade d’une ville voisine.

Pendant cette pause, nous pouvons réfléchir à l’état actuel des connaissances scientifiques. La construction de l’atome a été analysée, et les scientifiques ont découvert qu’il ne s’y trouve rien de solide, de persistant ou de permanent, ne se résumant qu’à de l’énergie, c’est-à-dire un processus de transmutation d’une forme de rayonnement en une autre, un cycle continuel d’apparitions et de disparitions de « particules » électroniques.

La physique quantique nous dit maintenant qu’il n’y a pas d’identité réelle entre un atome à un moment donné et ce que nous choisissons d’appeler « le même atome » à un autre moment. Un atome apparait et disparait aussitôt et pour toujours, remplacé par un autre, leur existence étant simplement une chaine de relations causales, un courant d’activité ou d’énergie, se déroulant à une vitesse qui dépasse l’entendement.

C’est ce que nous allons vérifier.

Le vaisseau pouvant encore se rétrécir, nous pénétrons ce monde d’apparitions et de disparitions instantanées, et ce que nous y découvrons est plutôt terrifiant. Un monde violent de déflagrations et de destructions qui n’arrêtent jamais. Parcourant maintenant la totalité du corps à très grande vitesse, nous voyons que c’est partout pareil. Nous ne savons jamais où nous nous trouvons exactement, et c’est grâce au GPS que nous pouvons voir que tantôt nous sommes dans le cerveau, tantôt dans le talon du pied droit, ayant traversé les intestins et le fémur de la jambe, sans rien heurter, mais surtout, sans aucun endroit stable où poser le vaisseau.

Nous réalisons aussi que chacune de ces « particules subatomiques » qui a pris naissance et disparu en un instant est aussitôt remplacée par une autre, qui disparait elle aussi en un éclair. La rapidité du processus nous donne l’impression d’une particule solide, qui persiste dans le temps et se déplace, mais il ne s’agit que d’une impression trompeuse. Ce « déplacement » dans l’espace n’est rien d’autre qu’une nouvelle particule qui apparait juste à côté de l’ancienne, suivie d’une autre, et d’une autre, comme ça dans un flux sans fin.

Lorsque je regarde le clavier de l’ordinateur, j’ai l’impression de doigts qui se déplacent sur les touches, mais il s’agit d’une illusion, causée par la limitation de mes sens. Il n’y a pas de « doigt » qui se déplace autre que l’agglomération de milliards de particules subatomiques qui apparaissent pour disparaitre instantanément, chacune remplacée par une autre, et ce, des milliards de fois par seconde. Une parenthèse pour dire que ces particules subatomiques si éphémères, le Bouddha les avait nommées kalápa (groupes), c’est-à-dire des regroupements ultrarapides de forces et de propriétés, et disait que par le temps où on cligne de l’œil, ces regroupements se font et se défont des milliards de fois.

Alors qu’en est-il de ce « Moi » que je chéris tant? Y a-t-il vraiment une « personne » qui marche ou qui court? Ou n’est-ce pas plutôt un nouveau regroupement de formes d’énergie, qui a remplacé celui qui est disparu à l’instant de sa formation? Un flux continu de naissances et de morts?

Un corps qui n’a pas plus de consistance ou de solidité qu’une montagne de mousse dans de l’eau de vaisselle. (Les physiciens parlent maintenant de mousse quantique.)

Ce voyage intérieur imaginaire nous a menés à la réalité ultime du corps.

La méditation Vipassana, c’est trouver réponse à la question « Que sommes-nous réellement ? » Pour y répondre, le méditant devra pénétrer son propre corps, et son « vaisseau » sera celui de son propre esprit. Un regard mental sans choix, libre de toute spéculation et de toute imagination, une observation directe et en temps réel.

L’esprit ayant un pouvoir de pénétration qu’il est possible de développer, la méditante pourra alors explorer son propre esprit et en découvrir la réalité ultime et son fonctionnement. Ce n’est qu’en procédant ainsi qu’elle pourra arriver à vraiment comprendre la propension de l’esprit humain à produire des erreurs et des distorsions, et qui sont à la source de toutes les difficultés que chacun crée dans sa propre vie.

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