Vipassanā

La vie ne nous épargne pas. Elle n’épargne personne. C’est notre lot en tant qu’êtres vivants. De la naissance à la mort, à travers ces bons moments que nous recherchons tous, notre vie est parsemée de choses déplaisantes : personne n’est à l’abri de blessures (physiques ou mentales), de maladies, de périodes d’anxiété, de chagrin et de dépression ; nous devons nous séparer d’êtres chers, et devoir composer avec des gens qui nous irritent ; nous devons éventuellement nous séparer de notre jeunesse, de notre vigueur et de notre santé ; nous préférerions ne voir, n’entendre, ne goûter, ne sentir et ne toucher que des choses plaisantes, n’avoir que des pensées, des émotions, des souvenirs agréables, mais c’est hors de notre contrôle. À travers tous ces maux, nous pouvons occasionnellement jouir d’une rémission, où toutes les circonstances sont alignées en notre faveur, tous nos rêves enfin réalisés. Notre vie est parfaite. Enfin… presque parfaite, car comme l’épée de Damoclès, l’inquiétude est toujours là, en toile de fond.

Cette condamnation à perpétuité vient avec le fait d’être vivant, et, comme on ne peut pas y échapper, on s’y résigne. Mais s’agit-il vraiment d’une condamnation à perpétuité ? D’une prison sans sortie ? Comment faire pour s’en évader ?

C’est à ces questions que le Bouddha entreprit de répondre.

Au terme de 6 années de recherche intensive et d’expérimentation sur lui-même, il vit que tous ces maux ont une cause, et, surtout, qu’il est tout à fait possible d’éliminer cette cause, pour enfin se défaire de cette masse enchevêtrée de souffrance, et atteindre un niveau de paix et d’harmonie que rien ni personne ne peut corrompre. Il vit clairement que la cause de la souffrance est produite en chacun de nous, et que c’est par nos propres actions que nous entretenons toutes nos tensions. D’une manière tout aussi claire, le Bouddha vit que c’est en purifiant ses propres pensées, ses propres paroles et ses propres gestes que chacun peut se libérer.

Lorsqu’il tente de reconstituer les événements qui ont mené à un crime, l’enquêteur doit rassembler tous les indices qui lui permettront de remonter jusqu’à l’auteur du délit. Il ne doit rien tenir pour acquis ni négliger aucun détail.

La méditation Vipassana est une technique d’investigation en profondeur pour découvrir et comprendre la relation qui existe entre la moindre de nos pensées et les symptômes qui en résultent. Tandis que le détective examine pour découvrir ce qui s’est passé, le méditant doit examiner ce qui se passe dans le présent, de moment en moment : l’inconfort physique du moment, ainsi que la réaction qui suit ; un souvenir qui remonte, et les émotions qui en résultent. La méditante doit être extrêmement attentive et alerte, car la plupart de ces phénomènes sont tellement éphémères que tout manque d’attention de sa part transforme ce qui n’était que passager en expérience persistante. Durant l’heure où elle est assise, calme et concentrée, elle assiste à un feu roulant de doutes, d’anxiétés, de colères, d’envies, de remords et d’agitations, et commence petit à petit à découvrir leurs caractéristiques communes.

Peu à peu, le méditant comprend que tous ces éléments sans exception — du plus petit début de pensée à la rumination la plus soutenue —, tous ces facteurs mentaux se manifestent dans les sensations. Nous ressentons le plaisir, la colère et l’anxiété, mais notre subconscient ressent également chacune des centaines de pensées qui défilent chaque minute du jour, passant inaperçues dans l’agitation de notre quotidien.

Quelles qu’elles soient, les sensations sont la réalité du moment. Les êtres vivants sont des êtres sensibles. Des êtres qui ressentent. Des êtres qui, ne comprenant pas la mécanique de l’esprit humain, agissent en fonction de ce qu’ils ressentent.

Vingt-quatre heures par jour, sans nous en rendre compte, vous et moi réagissons à des millions de sensations. Assis à ma table de travail, à mon insu, des centaines de capteurs proprioceptifs sont à l’œuvre. Chacun perçoit la moindre sensation de déséquilibre, et transmet le signal au centre de commandement, qui prend aussitôt la décision de corriger ma posture, faute de quoi le corps finirait par s’écraser au plancher. Et ces multiples corrections se déroulent automatiquement, à mon insu, et de manière continuelle. Pas une seule seconde n’y échappe. Je peux avoir l’impression d’être parfaitement immobile, mais cette impression est trompeuse : le corps est constamment en situation de déséquilibre et de corrections.

Norbert Wiener, le mathématicien de génie et philosophe qui est à l’origine de l’ordinateur et de la cybernétique a donné un bon exemple de ce mécanisme. Il écrivit que, dans le simple geste d’aller saisir le cigare dans le cendrier, le bras effectue des centaines de corrections de trajectoire pour arriver au bon endroit. Et pour l’aller, et pour le retour.

C’est ce type d’investigation que le méditant effectue, en parcourant minutieusement toute la surface de son corps. Petit à petit, avec le développement de sa concentration, il développe une sensibilité telle qu’il peut être témoin de sensations qu’il n’avait jamais perçues auparavant. Il assiste à la relation très étroite entre les mouvements les plus subtils du corps, et tous les mouvements mentaux qui en sont issus.

L’esprit ainsi concentré et aiguisé comme jamais auparavant, le méditant découvre qu’il existe un moment très bref où il peut prendre conscience et stopper toute impulsion avant de perdre le contrôle de son esprit. Stopper la roue du hamster avant qu’elle ne s’emballe. Il voit ainsi naitre le moindre embryon de pensée avant qu’elle ne prenne trop d’ampleur. Cette qualité de vigilance lui donne le pouvoir de court-circuiter le processus et de freiner, par exemple, un début d’inquiétude avant qu’il ne se transforme en crise d’anxiété.

Petit à petit, la sagesse se développe et la méditante comprend que le tandem sensation-pensée n’est qu’un phénomène soumis à une loi universelle : le changement. Cette sagesse se développant de plus en plus, elle comprend que ses propres pensées n’ont aucune substance, et développe envers elle une égalité d’âme salutaire.

Au lieu de réagir, comme elle l’a toujours fait durant sa vie, elle demeure ainsi parfaitement sereine et en paix. C’est cette saine indifférence qui constitue la clé de la porte de la prison.

Bien entendu, ces instants de sagesse heureuse sont éphémères au début, car, après tout, nous avons passé notre vie à réagir à tout ce qui nous déplaisait, qu’il s’agisse d’une odeur désagréable, d’une migraine ou d’une parole désobligeante.

Cette habitude étant une tendance si profonde, et si solidement ancrée, que cette maitrise graduelle de son propre esprit — et des bienfaits qui en résultent — ne peut être le fruit que d’une pratique assidue et déterminée.

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